Lourd, mais sans encombre...

Qui aime lire ne craint pas les gros volumes. Mordus d'atmosphères ou d'imaginaire, ils interpellent les endurcis du marathon. Ces ouvrages plombés représentent un engagement, une relation particulière aux autres comme au temps.

Ultimes curiosités de 2009 — il y a eu Les Veilleurs de Vincent Message (Seuil, 634 pages), Démon de Thierry Hesse (L'Olivier, 462 pages) ou Match aller de Julien Capron (Flammarion, 564 pages) — ou cru 2010, ils résistent aux courants d'air, à l'ingestion hâtive. Ils méritent votre attention, quitte à rappeler le vieux temps des péplums. Suite sans encombre, voici quelques pavés dans la mare.


- Le Choeur des femmes de Martin Winckler (P.O.L., 2009, 603 pages)

Il tient sa promesse: happer le lecteur dans un univers narratif proche, familier. L'expérience du médecin-écrivain coule au gré des souvenirs, des témoignages, des dialogues véridiques, des portraits qui font sentir la chair vive au moment clé de la consultation médicale. Femmes saisies dans leur intimité, elles livrent leurs angoisses, au quotidien, et leurs questions.

Dans ce style haché qui convient au document, au scénario, au feuilleton populaire, empruntant même à Jacques Ferron (voyez l'imposante documentation), Winckler dispense sa mémoire en tableaux haletants comme autant de rendez-vous. Les portes claquent, les couloirs fourmillent et les cabinets médicaux s'affairent. On y trouve un univers, l'hôpital. Bazar! Entre les techniques de pointe et les petits miracles qu'on demande aux médecins, l'urgence continue de déborder. Cette écriture y trouve sa nécessité, immense gifle de huit jours et quelques où les vies se bousculent, dans un récit emporté mais sans fioritures. Tout sonne vrai.

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- Conquistadors d'Éric Vuillard (Léo Scheer, 2009, 438 pages)

C'est un péplum. En 44 chapitres, on plonge dans l'histoire du Pérou, on vit le choc entre les mercenaires espagnols et les Incas. Tout le monde sait l'histoire, ce qui n'empêche pas de rêver. Qu'on puisse échapper au souvenir des décapitations, des massacres et aux fragiles révoltes indiennes finies dans un bain de sang, c'est impossible. Rien ne relèvera Francisco Pizarre, triste sire entouré d'hommes de fer auxquels on n'accordera pas une ligne de circonstances atténuantes.

Vuillard suit les faits, tels que les racontent les Espagnols, au début du XVIe siècle. La brutalité, la soudaineté de la destruction, la férocité des hommes manquent ici de considérations plus amples que l'éternel constat de la violence. Mais était-ce possible, à partir du moment où on considère que l'événement fut d'abord une formidable expédition?


- Paysage avec la chute d'Icare de Pierre Mertens (Seuil, 2009, 537 pages)

Quel beau recueil, ces trois livres parus entre 1969 et 1971, revus et augmentés de deux postfaces. Récompensé en Belgique, son pays natal, et en France, où il est édité, Mertens nous donne une trilogie élégante, concernant un garçonnet devenant homme, bercé par les voyages qui marquent son initiation, ses tourments et ses extases. Ce personnage, non sans liens d'âme avec son auteur, accompagne surtout une solide écriture classique. Au milieu de l'ouvrage, surprise, des nouvelles entrecoupent le projet, portes tournantes dans la fiction.

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Collaboratrice du Devoir
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