Littérature québécoise - Anthropologie de l'espace

Nous sommes quelque part sur la Terre à la fin du XXIIe siècle. L'humanité, luttant comme elle le peut contre un persistant «désenchantement collectif accentué», s'est engagée dans une vaste entreprise d'exploration interstellaire qui lui a permis de découvrir de «nombreuses formes d'existences extraterrestres dites évoluées».

Pionnier de l'anthropologie de l'espace, principal protagoniste de Foucault et les extraterrestres, le professeur Leroux ne compte plus les missions auxquelles il a pris part. Chez les Tralfamadoriens, les Vogons, les Zéoliens ou les Pés, sa perspicacité, son courage et ses aptitudes de communicateur ont largement fait sa réputation de chercheur de premier plan.

Au cours d'une de ses escales terrestres, à l'aube d'un autre long voyage, il explique longuement à une collègue et amie de coeur, soeur Chahine, le mode de fonctionnement des Pés, des êtres terriblement solitaires qui naissent avec le malheur ou le bonheur de connaître tous les mots, vivant sur une planète — la planète P — où les livres poussent dans les arbres et s'envolent, avant d'être attrapés et lus.

De son côté, soeur Chahine lui fait part d'une découverte majeure qu'elle vient de réaliser: l'exhumation de manuscrits racontant une version apocryphe (c'est le moins qu'on puisse dire) de la Genèse biblique. Une version dans laquelle le chien, le meilleur ami de l'homme, a le don de la parole et a été créé à l'image de Dieu. «Lorsque tout a commencé, tout n'était peut-être pas comme on le croyait», lui raconte cette archéologue littéraire quasi centenaire à qui on doit aussi la découverte du journal intime de... Jésus.

Ennemis idéologiques de nos deux sommités du savoir, les néo-déductionnistes, «malheureux soldats du recroquevillement mental», réprouvent cette multiplication inutile des mondes et des connaissances.

Les deux récits, celui des Pés et celui de «Canis» et Adam, s'entrecroisent pour former une fable fantaisiste et philosophique sur le langage et la connaissance, un éloge de la curiosité et du partage qui doit autant à St-Exupéry qu'à Michel Foucault, ce «vieux philosophe français» qui écrivait, vers la fin du XXe siècle, que la seule espèce de curiosité qui vaille la peine d'être pratiquée est «non pas celle qui cherche à s'assimiler ce qu'il convient de connaître, mais celle qui permet de se déprendre de soi-même».

Premier roman de Patrick Doucet (La Tentation du monde, récit de voyages et réflexion sur la découverte de soi, paru en 2007), Foucault et les extraterrestres est une histoire courte et complètement farfelue d'émancipation à travers la connaissance, rendue au moyen d'une écriture, à l'inverse, malheureusement on ne peut plus sage. La liberté, semble-t-il, a ses limites. Amusant.

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FOUCAULT ET LES EXTRATERRESTRES
Patrick Doucet
Triptyque
Montréal, 2010, 107 pages

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Collaborateur du Devoir