Littérature québécoise - Biz et le désarroi d'être père

Biz raconte avoir longuement travaillé le manuscrit de Dérives avec Jean Barbe, chez Leméac.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Biz raconte avoir longuement travaillé le manuscrit de Dérives avec Jean Barbe, chez Leméac.

Il a laissé le rap pour la prose, le temps d'un début de paternité confrontant et douloureux. En est sorti Dérives, le premier livre de Biz, l'un des membres de Loco Locass, qui vient de paraître chez Leméac.

Rencontré dans un café de Montréal, Biz est souriant et détendu. Il ne sera pourtant sans doute jamais le même qu'avant cette dépression qui l'a longtemps cloué au lit après la naissance de son fils, et qui est le propos même de ce livre. D'entrée de jeu, il affirme que la rédaction de ce livre a été d'abord et avant tout «un geste thérapeutique», et que le fait de coucher ses impressions sur papier l'a largement libéré de ses démons intérieurs.

Il y a d'ailleurs un monde entre le rap jusque-là pratiqué par Biz et cette «autofiction», comme il la définit lui-même, à la forme lisse, linéaire.

Il raconte avoir longuement travaillé le manuscrit avec Jean Barbe, chez Leméac. «Il me demandait d'enlever les allitérations, dit-il. Écrire de la prose, ce n'est pas comme le rap, qui emprunte plus à la jonglerie.»

Biz passe aussi ici directement de la parole inspirée du collectif, revendicatrice, de son rap à une parole intime, sur les affres de la dépression, qu'il compare à un séjour dans un marais, et sur le lent retour des enfers. Alternent donc dans ce petit livre le récit d'un père désillusionné à la naissance de son fils et une sorte de rêverie ponctuée de références à la mythologie. Il ajoute d'ailleurs, et il n'a sûrement pas tort, que tous les auteurs s'inspirent, de façon consciente ou non, de la mythologie, qu'elle soit grecque, romaine, ou scandinave.

Les travaux d'Hercule

Biz confie d'ailleurs avoir été particulièrement frappé par le mythe des travaux d'Hercule, parce que chaque effort, durant sa dépression, lui semblait herculéen.

Dans son livre, il fait référence aux oiseaux du lac Stymphale, ces monstres volants mangeurs d'hommes qui vivent près du lac dans le mythe des travaux d'Hercule. Il fait aussi référence au Styx, ce fleuve des Enfers qui est traversé par les morts. Le personnage principal de Dérives le traverse d'ailleurs, sans en mourir, et revient rené, en marche vers une vie nouvelle.

«Mais on ne revient pas tout à fait inchangé du Styx», précise Biz en entrevue.

Il dit qu'il aimerait que son livre soit lu par des hommes qui n'ont pas l'habitude de lire. Son expérience de la paternité (il attend d'ailleurs un deuxième enfant) l'a confronté à ses idéaux: notamment sur la nécessité de peupler le Québec, mais aussi sur le partage équitable des tâches avec sa conjointe. Plus facile à dire qu'à faire, comme le savent sans doute tous les couples responsables de jeunes enfants.

Même si son père a été pour lui un modèle de partage des tâches à la maison, il dit: «Il faut que je m'invente en tant que père.» Il raconte aujourd'hui à son fils de trois ans, ravi, comment il a compté un but magnifique au hockey quelques jours auparavant.

Le livre aborde un autre tabou de notre société: l'usage d'antidépresseurs pour traiter le mal de vivre. On ne peut pas connaître quelqu'un par sa garde-robe ou sa voiture, dit Biz, mais plutôt par un coup d'oeil dans sa pharmacie.

«Je connais plus de gens qui prennent des antidépresseurs que des gens qui n'en prennent pas», ajoute-t-il. Tout est dans le dosage: une surconsommation de médicaments peut mettre quelqu'un dans un état de léthargie totale.

Remis de cette descente aux enfers, Biz travaille notamment au prochain disque de Loco Locass.

Portant sur son tee-shirt l'inscription «Vive le Québec libre!», il demeure un farouche partisan de l'indépendance du Québec. «Je le fais maintenant pour mes enfants», dit-il. Il ajoute que ce chemin n'est pas le plus facile. «Contrairement à leurs adversaires, les guerriers souverainistes usés par le combat n'ont pas droit aux postes prestigieux pour services rendus ni aux cabinets douillets où rédiger leurs mémoires: ils se suicident épuisés ou meurent aigris, à petit feu», écrit-il.

Reste qu'à 37 ans, Biz sem-ble prêt à reprendre du service pour la cause. Et même à poursuivre dans la veine de la prose. Parce qu'une vie remplie est faite des expériences les plus diverses, et parfois des plus tristes.

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Dérives
Biz
Leméac éditeur
Montréal, 2010, 96 pages