Roman insolite pour mer hivernale

On ignore si François Blais place Marcel Proust au-dessus de tout, s'il respire à l'aise dans l'atmosphère étouffante des grands auteurs russes ou s'il éclate de rire, seul dans l'autobus, en lisant Le Château de Kafka, comme un des personnages de son roman.

En revanche, ce que l'on savait déjà et qui se confirme avec sa quatrième fiction, c'est qu'il aime écrire et inventer des histoires qui font sourire et rire, menées avec entrain par des personnages craquants, des histoires avec au centre un espace pour l'imagination et le rêve, qui sont des allers simples vers l'émotion pure.

Vie d'Anne-Sophie Bonenfant commence avec la rencontre d'un jeune écrivain et d'une fille «affolante de beauté» coincée derrière une horde de fans de Geronimo Stilton au Salon du livre. L'auteur, timide, se lance dans une entreprise de séduction inédite. Il propose à Anne-Sophie Bonenfant d'écrire sa biographie. Après une entrée en matière qui relate l'actualité politique, judiciaire, sportive, culturelle et internationale du jour de la naissance d'Anne-Sophie (original), notre biographe plonge dans la généalogie de ses aïeux (un peu longuet). Puis le roman démarre, fourmillant d'anecdotes délicieuses, d'irréfrénables crises de fou rire, d'incroyables bouffées d'émotion.

Dans les premiers souvenirs d'enfance d'Anne-So, il y a presque toujours de la neige, il fait froid et l'arrière-plan est invariablement constitué d'une forêt de conifères se détachant sur un ciel gris. À l'âge de cinq ans, elle n'a pas encore vu un seul feu de circulation, mais une aurore boréale est un spectacle banal à ses yeux. Elle n'a jamais visité de zoo, mais elle a vu une ourse noire passer dans les rues du village avec ses deux rejetons, ainsi que des renards, des lièvres, des orignaux et même des loups. Elle voit de l'asphalte pour la première fois, un été, quand sa famille par en vacances. Jusqu'à l'âge de cinq ans, Anne-So n'a jamais mis les pieds dans un centre commercial ni dans un cinéma, elle ne s'est jamais baignée dans une piscine et n'a rencontré que des Blancs et des Algonquins.

Née dans un petit village minier du nord de l'Abitibi, elle passe les cinq premières années de sa vie «au milieu de la steppe». Le ton est donné. L'enfance d'Anne-So défile en accéléré: le déménagement en ville et la première séparation qui fait mal (sa petite amie indienne, Sarah), le cursus scolaire d'une petite fille douée, traitée au primaire de «petite effrontée» parce qu'elle sait tout (mots blessants et hostiles qui donnent envie de pleurer), l'inséparable amie Laurence, les «matantes» envahissantes, les parties de pêche avec l'oncle préféré, très déluré, la première fois qu'Anne-So entre dans une église, impressionnée par les peintures au plafond: «Comment s'y était-on pris pour les peindre? Existait-il vraiment des escabeaux de cette taille? Qui était cette dame en robe bleue qui semblait discuter avec un pigeon? Pourquoi ce monsieur (lui aussi en robe) avec de la lumière autour de la tête, tenait-il un poisson dans sa main et le montrait-il à la foule?»

On se laisse emporter par ce roman tendre et souriant, à l'écriture alerte, doublé d'une trame narrative en italique dans laquelle l'auteur s'adresse au lecteur et à lui-même avec dérision. Après tant de fantaisie, rien ne nous étonne plus. Ah! si. La finale. En queue-de-cochon. En vrille, si vous préférez. Qu'ajouter de plus, si ce n'est que Vie d'Anne-Sophie Bonenfant ressemble à un soleil d'août sur une mer hivernale. Insolite.

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Vie d'Anne-Sophie Bonenfant
François Blais
L'Instant même
Québec, 2009, 246 pages

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Collaboratrice du Devoir