Jean-François Chassay - Pourquoi vivre ou Éloge de l'amitié

Photo: Jacques Grenier - Le Devoir

Pourquoi vivre? Pour le bonheur de respirer, pour la beauté, pour l'art, pour l'amour, pour l'espoir? Pour l'amitié? Pourquoi vivre? C'est la question qui traverse le roman Sous pression, que vient de signer Jean-François Chassay aux éditions du Boréal. Un homme, seul, dégoûté de tout, pense à se suicider. Mais le jour où il croit être vraiment rendu à bout, il donne rendez-vous à neuf amis, à qui il donne le mandat, implicite, de le convaincre de vivre.

«Objectif: prouvez-moi que vous pouvez éviter le suicide à quelqu'un. Poste en vue: bon Samaritain? Tu ne me trouves pas drôle. Désolé», lui lance l'un de ses amis, psychologue d'ailleurs, en boutade.

Chassay poursuit ici son travail sur les voix, amorcé dans ses romans précédents. Le livre se divise entre des intermèdes suggérant le point de vue du suicidaire et les monologues de chacune des personnes rencontrées. Car le suicidaire ne parle pas, ou si peu. Même si chacun y va de son interprétation de ce qu'il est, ou de ce dont il a besoin, comme on projette un film sur un écran blanc.

Car c'est aussi cette avenue que Jean-François Chassay voulait explorer: sommes-nous vraiment ce que les autres voient de nous? Et qui sommes-nous au fond? Difficile d'établir l'identité de ce personnage qui ne se dit pas dépressif, même s'il ne dort plus et que son corps lui est étranger, qui se dit suicidaire, mais qui a cependant le réflexe salutaire de rencontrer neuf amis le jour présumé de son suicide. En fait, comme c'est sans doute le cas pour bien des dépressifs, l'homme ne se comprend pas lui-même et n'est pas compris par les autres.

Cela pose, dit Chassay en entrevue, la question de l'identité: «Qu'est-ce que c'est que soi? Est-ce que c'est ce que je pense que je suis ou est-ce l'image que je projette chez les autres?»

Chacun de ses interlocuteurs met pourtant toute sa passion, toute sa bonne volonté, à tenter de le convaincre de rester. La première, joggeuse, parle de son coeur, de son corps, de sa respiration. «Oui, les suicidaires manquent d'air, ils ne savent pas respirer. Ils ne comprennent rien à l'oxygène», dit-elle. Le psychologue lui balance au visage son orientation de scientifique, avant de le renvoyer sur le divan, Freud en main: «Vous dites: il y a des gens qui savent penser: nous. Et les autres, les imbéciles qui ne savent pas penser: les philosophes, les littéraires, Freud, que vous considérez comme taré», lui dit-il. Le vétérinaire lui conseille de s'acheter un chien. Une amie affligée d'une terrible peine d'amour lui offre de se suicider à sa place: «Nous avons dix chances de mourir contre trois de tomber amoureux», dit-elle. Un collègue scientifique se propose de procéder au clonage des suicidés. Un cinéaste lui suggère d'écrire un livre sur le sujet. Une vieille amie l'engueule copieusement. Sa belle-soeur lui parle de peinture: «Tes yeux ronds, bouche ouverte, tu ressembles au Cri de Munch.» Un chef cuisinier met tout de suite les choses au clair: «Personne ne peut sauver quelqu'un qui veut vraiment se suicider», avant de l'inviter à passer une soirée dans ses cuisines.

L'idée qu'on se fait de la mort

Tranquille récepteur de cette avalanche de suggestions, le suicidaire ne bronche pas, semble sceptique. «Il y a des moments où il n'y a plus rien qui nous intéresse», constate Chassay en entrevue. Il y a aussi que ce personnage passe au second plan, devant les frénétiques démonstrations de la nécessité de vivre de ses amis.

«Celui qui annonce qu'il veut se suicider, on ne l'entend pas et c'est volontaire. Au fond, ce que je voulais, c'est qu'il soit une sorte de fantasme, un centre vide sur lequel les autres projetteraient leur peur de la mort ou leur volonté de vivre. Je voulais explorer comment on fait face à l'idée de la mort quand cela vient de quelqu'un qui n'est pas en train de mourir et qui pourrait très bien vivre. C'est une espèce d'entre-deux, un mort-vivant; ce gars-là, c'est un zombie», dit Chassay.

Ce mort-vivant, tout le monde l'interprète à sa façon, et c'est ce qui fait l'essence de ce livre. En entrevue, Jean-François Chassay dit d'ailleurs: «Très ironiquement, j'ai essayé de faire un "digest" de la comédie humaine, c'est-à-dire une comédie humaine en 225 pages. Je voulais proposer un kaléidoscope de voix et de perspectives sur ce qu'on dit de la mort aujourd'hui, comment on fait face à la mort.»

Il ajoute d'ailleurs que la mort a remplacé le sexe comme tabou dans la société moderne. «Avant, on disait aux enfants que les bébés naissaient dans les choux; aujourd'hui, on dit que grand-papa est parti au ciel.»

On ne sait pas si le suicidaire du livre se suicidera. Il ne le sait probablement pas non plus. Ah! la vie, quand ça nous tient... D'ailleurs, quelque temps après la lecture du livre, on se surprend à effeuiller mentalement toutes les bonnes raisons de vivre: l'art, le souffle, la beauté, l'amour et, peut-être surtout, l'amitié. On se remet à rêver à l'été.

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Sous pression
Jean-François Chassay
Boréal
Montréal, 2010, 225 pages