Littérature française - Désirs d'enfants

Annie Leclerc (1940-2006)
Photo: Actes Sud-Leméac Annie Leclerc (1940-2006)

Depuis une dizaine d'années, on a pu voir plusieurs films de fiction mettant en scène la sexualité des enfants, soit en recherche de sensations ou d'éveil sexuel (Mysterious Skin, de Greg Araki, 2004), soit dans des portraits de pédophiles, dans le regard moral de la société qui clive l'agresseur et la victime (The Woodmans, de Nicole Kassell, 2004). Mais il n'est guère de sujet plus tabou que ce qui touche à la sexualité de l'enfant, surtout lorsqu'un adulte, de la famille ou non, détourne au profit de sa pure jouissance la confiance d'un jeune, généralement une fillette.

Reconnaître que les enfants ont des éveils sexuels est volontiers gommé par le discours moralisateur et par la nécessaire protection de l'innocence. De l'exploration de la sexualité infantile à la perversion, à la maladie mentale ou à l'acte criminel de l'adulte, il n'y aurait qu'un pas ou qu'un silence gêné, des interdits et des tabous.

On se souvient certainement des remous provoqués par le récit L'Inceste, de Christine Angot, en 1999. Christiane Rochefort, dans La Porte du fond (prix Médicis 1988), l'avait raconté dans un roman. Désir honteux, plaisirs coupables, destruction morbide, violence cachée, émotions et sentiments y ont des engrenages complexes.

Subvertir l'ordre institué

C'est à ce sujet grave que Nancy Huston a consacré une énergie d'éditrice et son courage de préfacière. Elle nous donne à lire un ouvrage posthume, celui de son amie l'essayiste Annie Leclerc, disparue en 2006 à l'âge de 66 ans. Il s'agit de Paedophilia ou l'amour des enfants, un essai infiniment délicat, sensible, brillant et autobiographique, qui se penche sur la réalité de la pédophilie, vue sous tous ses angles.

Annie Leclerc a donné une oeuvre de philosophe, d'écrivaine, de féministe remarquable. De Parole de femme (1974) à L'Enfant, le prisonnier (2003), en passant par Le Mal de mère (1986) ou Exercices de mémoire (2000), elle a été une plume essentielle pour dire le corps féminin, ses joies et ses traumas, et pour réfléchir sur le mal. Elle n'évitait nul des grands sujets du siècle, s'engageant par delà le silence, l'oubli, le désespoir. Cet ouvrage explique encore mieux les autres, son sens aigu de l'injustice. Après son roman Le Pont du Nord, elle s'était expliquée, dans La Venue à l'écriture, en compagnie lumineuse de ses consoeurs et amies Hélène Cixous et Madeleine Gagnon.

Bien loin des romans de Tournier, Nabokov, Peyrefitte, Queffelec ou Matzneff, qui, chacun à sa manière, ont créé des scandales en racontant soit l'abus, soit la pornographie, soit cette sexualité taboue, Annie Leclerc a réfléchi sur la question intime, secrète, dévorante, de l'agression sexuelle sur l'enfant. Paedophilia est un cauchemar, prévient Nancy Huston. En effet, l'ouvrage est bouleversant, exceptionnel. Écrit petit à petit, tout au long d'une vie, et tenu dans l'ombre parce que touchant l'indicible, ce livre offre une écriture qui s'y taille le plus noble rôle: la parole volontairement tenue, quand elle n'est que hurlement.

Enfance perdue

Elle l'avait vécue, cette attirance pour le loup du bois, puis l'outrage, c'est-à-dire «le massacre de l'adorable»: le rapt, la souillure, la honte, l'intériorisation absolue. De là sa brillante étude du conte Le Chaperon rouge, ses émotions entières, confidences et analyse de l'emprise finement disséquée. «Ce n'est pas faute d'éprouver Paedophilia. Tout le monde y passe. C'est le plus répandu, le moins contesté, le plus poignant des sentiments. Mais c'est en même temps le moins interrogé, le moins réfléchi.» Entrez sans préjugés dans l'enfance fauchée en pleine candeur, piégée dans le basculement, subordonnée au mutisme qui verrouille tout.

Le temps a déposé des strates en ce beau livre inachevé. L'adoration de l'adulte pour l'enfant et, inversement, le désir de découvrir, chez l'enfant, sont les versants d'une même emprise. Les considérer nous entraîne dans la dévoration ultime. Annie Leclerc trouve les mots pour évoquer la ferveur enfantine et l'effusion ogresse. L'enfance: «Amour ébloui et désespéré, dont nous aurons tous été les captifs: bienheureux ou rebelles.» Ni les larmes ni la douleur ne l'emportent, mais l'abus dénoncé, avec ses phases de séduction et ses sources vives, remonte vers l'origine à laquelle elle a consacré plus d'un livre. Magistrale Annie Leclerc, abordant l'impensable dans cet essai essentiel.

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Paedophilia ou l'amour des enfants
Annie Leclerc
Préface de Nancy Huston
Actes Sud-Leméac
Le Méjan-Montréal, 2010, 131 pagess

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • ysengrimus - Inscrit 1 mars 2010 08 h 10

    Je suis dans ce courant

    Je suis dans ce courant. J’ai exprimé ma colère contre le crime pédophile ainsi

    http://ysengrimus.wordpress.com/2010/03/01/adultop

    Je suis absolument incapable de continuer de me taire.
    Paul Laurendeau