Bernard-Henri Lévy pris en flagrant délit

BHL, homme aux multiples facettes...
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir BHL, homme aux multiples facettes...

Le petit monde littéraire français a ses lois, ses rites et ses habitudes. Et il est rare qu’on en déroge. Mais, il arrive que cette tranquillité vole en éclats grâce à l’humour de quelques esprits impertinents. C’est ce genre d’incident en forme de canular dont vient d’être victime le très médiatique écrivain Bernard-Henri Lévy.

Toute la presse française se préparait depuis des semaines au lancement simultané de deux livres du chef de file des «nouveaux philosophes». Un débat avait été publié dans Le Nouvel Observateur, une entrevue dans L’Express, un portrait signé Christine Angot dans Le Point et une photo à la une de Paris Match. Bref, un lancement rêvé pour deux livres qui ne sont pas vraiment des nouveautés. Le premier, intitulé «De la guerre en philosophie» (Grasset), est une version remaniée d’une conférence et le second, «Pièces d’identité» (Grasset), un recueil de textes et d’entretiens déjà parus. Ils devaient constituer la réponse à ces critiques qui contestent depuis longtemps à cet écrivain polyvalent le titre de philosophe.

Un titre que revendique néanmoins le principal intéressé. BHL est «écrivain, cinéaste, documentariste, chroniqueur», mais «d’abord philosophe», peut-on lire en couverture de l’un des ouvrages.

Voilà pourtant qu’à 48h du lancement, la perspicace journaliste du Nouvel Observateur Aude Lancelin décèle une étrange référence dans «De la guerre en philosophie». Pour critiquer le philosophe Kant, le diplômé de l’École normale supérieure s’appuie sur les travaux de Jean-Baptiste Botul. Cet obscur philosophe français aurait montré «au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néokantiens du Paraguay, que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence», écrit BHL.

L’ennui, c’est que Jean-Baptiste Botul est un personnage inventé par l’humoriste Frédéric Pagès qui travaille à l’hebdomadaire satirique Le Canard enchaîné. Agrégé de philosophie, Pagès a créé de toutes pièces ce faux philosophe sensé n’avoir laissé aucune œuvre officielle. Tout au plus quelques notes de conférences auraient-elles été transcrites, retrouvées ou exhumées par Frédéric Pagès et ses amis regroupés dans L’Association des amis de Jean-Baptiste Botul. Les titres, comme les livres d’ailleurs, ne manquent pas d’ironie: «La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant», «Landru, précurseur du féminisme», «Nietzsche ou le démon du midi», «La Métaphysique du mou». Le nom même du philosophe évoque évidemment le botulisme, cette grave intoxication qui peut être due à des charcuteries mal conservées ou, qui sait, à des idées pas trop fraîches...

Une farce connue depuis longtemps

Dès la parution de «La Vie sexuelle d’Emmanuel Kant», en 1999, la farce avait pourtant été éventée. L’année suivante, Jean-François Jeandillou la recensait dans ses «Supercheries littéraires» (Droz). Quelques critiques avaient cherché en vain sur une carte cette Nueva-Königsberg, la colonie allemande du Paraguay où Botul aurait prononcé sa conférence et dont les habitants s'habillaient comme Kant, mangeaient comme lui et faisaient comme lui une promenade quotidienne!

Rarement pris au dépourvu, Bernard-Henri Lévy a fait contre mauvaise fortune bon cœur. «Je me suis donc laissé prendre», écrit-il, par ce «très brillant et très crédible canular». Il annonce des explications plus complètes dans sa chronique du Point, qui paraîtra vendredi. Sur Canal Plus, il a cependant affirmé avoir «toujours connu ce livre depuis sa parution», le «trouver épatant» et n’avoir appris que ces derniers jours qu’il s’agissait d’un faux.

Impossible, juge Aude Lancelin. «Toute personne qui a lu ce livre a éclaté de rire», a-t-elle déclaré à l’émission «La ligne jaune» du site Internet Arrêt sur image. On y raconte notamment que l’auteur a eu des aventures avec Simone de Beauvoir et Josephine Baker. Il aurait même rencontré Léon Trotsky, Pancho Villa et donné des cours… de tango.

Dès sa première parution, le livre avait soulevé le doute de l’excellent chroniqueur du Monde Roger-Paul Droit. «On ne sait rien de rien de Botul», ironisait-il tout en précisant que ces textes étaient présentés par un agrégé de philosophie journaliste au Canard enchaîné «et, comme c'est étrange, président de l’Association des amis de Jean-Baptiste Botul.»

Un prix pour BHL?

Les inventeurs du faux philosophe nient avoir tendu un piège à BHL. Frédéric Pagès dit avoir eu vent de la gaffe il y a deux semaines en feuilletant les épreuves du livre. «J'ai été stupéfait qu'il n'ait pas pris la peine élémentaire de vérifier l'existence de Botul sur Internet, dit-il. Il aurait compris en cinq minutes de quoi il s'agissait. Cela en dit long sur ses méthodes de travail. Il n'a probablement pas lu le livre qu'il cite.»

Par sûr non plus que les journalistes de renom qui ont interviewé BHL depuis deux semaines aient lu les livres du nouveau philosophe. «Qu’un seul auteur parvienne ainsi à mobiliser les hebdos appartenant à plusieurs groupes de presse, en dit long sur l’homogénéité sociologique de l’élite des journalistes français», écrit le chroniqueur de Libération, Daniel Schneidermann.

L’Association des amis de Jean-Baptiste Botul décerne chaque année un Prix Botul financé, disent-ils, par la Botul Foundation for Botulism. Pour l’obtenir, il suffit de citer le nom de Jean-Baptiste Botul dans un roman, un essai ou un recueil de poésie. Nul doute que BHL est déjà en lice.
13 commentaires
  • Pierre Marinet - Inscrit 11 février 2010 07 h 15

    Hilarant.

    Voir l'entrevue délrante dans Médiapart, en vidéo, de Frédéric Pagès et amis. Superbe.

  • michel lebel - Inscrit 11 février 2010 14 h 16

    Sacrés(ou maudits) Français!!

    Plus parigo que cela, tu meurs! Parler savamment d'un sujet sans le connaître, c'est le sport national de bien des Français. C'est ainsi qu'on accède à l'ENAP ou qu'on devient président de la France comme Sarkozy! Sacrés Français! Heureusement que la France connaît des gens beaucoup plus simples et authentiques. Mais il reste toujours un Paris et des Parisiens bien chiants.

  • Archiloque - Inscrit 11 février 2010 17 h 26

    Affaire Sokal

    @michel lebel

    "Parler savamment d'un sujet sans le connaître, c'est le sport national de bien des Français."

    Et celui des Québécois est de s'en prendre aux Français en y allant de généralisations et de lieux communs qui ne s'appuient strictement sur rien. Quoi qu'il en soit, cette histoire n'est pas sans rappeler l'affaire Sokal, ce physicien qui avait monté un canular dans lequel des postmodernes bien en vue s'étaient fait prendre.

  • Gebe Tremblay - Inscrit 11 février 2010 18 h 50

    Pauvre BHL

    Il s'est sans doute reconnu dans Botul !

  • michel lebel - Inscrit 12 février 2010 13 h 18

    Ces chers cousins...

    @archiloque,

    Ayant eu la joie et la chance d'étudier quatre ans en France, dont trois ans à Paris, je peux prétendre connaître un peu les Français. J'en ai rencontré de toutes les sortes. Je me souviens en particulier d'étudiants français qui se vantaient de pouvoir passer avec succès une épreuve orale, sans connaître du tout le sujet de la question posée. Ils se bidonnaient en me racontant les "trucs" pour réussir ce prodige. Ce sont des "exploits" qui se transmettaient, semble-t-il, de générations en générations... Comme Québécois, je n'avais pas ce talent, n'étant pas habitué à ce genre d'épreuve et n'ayant pas le verbe aussi facile que mes collègues français. Ceci dit, mes années passées en France ont été parmi les plus belles de ma vie. Et je retourne régulièrement revoir avec plaisir les cousins et leur si beau pays.