Poésie - Haïti dans le coeur

Marie-Célie Agnant vient de signer avec Et puis parfois quelquefois... un recueil d'une grande rigueur qui pose sur les choses du monde, de son monde haïtien, sur les êtres qui lui importent, un regard sans compromis, riche des accents d'une douleur profonde et magnifiquement rendue. Elle a conscience qu'«on appelle la poésie à la rescousse [...] parce qu'on s'accroche à ce qui fait qu'on se prétend humain, comme ce coeur qui continue à s'émouvoir devant la beauté, s'affole et se cabre face à l'injustice». En de longs poèmes aux vers courts, la poète s'adresse à ses soeurs, à sa mère, à son père et à tant d'autres qui s'évertuent à vivre, à chanter et à danser malgré l'adversité, la mort toujours aux aguets.

«je dansais / cette danse pour apprivoiser la mort à petit feu / celle qu'on nous enseigne dès le berceau / celle qui nous apprend l'âge de raison / l'âge de la mort / au bout des doigts». Mais ce n'est surtout pas mortifère, loin de là, tellement la parole porte haut le sens de la vie, malgré tout, malgré ceux qui s'opposent à l'avancée du bonheur. En une poésie prémonitoire de tous les cataclysmes, l'auteure questionne: «faut-il mourir / charpie / pour ne pas mourir»? Le message porteur d'espoir tient dans cette certitude: «la terre / ce qui reste quand on oublie tout / ce qui reste quand on n'a plus rien / elle seule te protégera / elle seule est d'éternité / et / malgré tout / il faut pouvoir aimer». Ce recueil touche le coeur sensible des rescapés, car «nous [...] venons d'un monde / où l'on apprend à ne pas être pour rester vivant». Ode magnifique à ce qui reste: le coeur des gens, les sentiments qui font du souffle l'essentielle témérité.

Dans Poème pour mon âme, Marie-Célie Agnant conclut: «je revendique, entendez-vous / la terre où ma peau de nuit / flagelle sans pitié son ombre / terre mienne dépouillée / et son indéracinable espoir».

Épiphanie mémorielle

Elle n'est pas simple, la poésie de Robert Berrouët-Oriol, présenté comme un linguiste-terminologue, mais elle donne l'immense plaisir d'un langage opulent, presque gastronomique. Bref, on souligne que ce recueil, Poème du décours, est une «métaphore de la géographie des corps souffrants et morcelés comme lecture de nos passions». Ce n'est pas peu. Reste à cerner le propos de ce recueil généreux.

En fait, ce livre ramène à la mémoire la figure d'Angélique, une esclave noire qui, en 1734, fut pendue parce qu'accusée d'avoir incendié Montréal. Mais cette Angélique est beaucoup plus qu'elle-même, elle est toutes les femmes caraïbes, l'essence même de la passion du feu érotique, car tout passe chez Berrouët-Oriol par le filtre d'une sexualité tellurique et vivante. Soit, le texte fait bel et bien référence à l'incendiaire: «heures folles torche bûchère que porte ta crinière aux senteurs de résine de sexes embastillés elle est calendrier palimpseste brasillant 1734 incendies par verdict comploté d'échafaud ma ville angélique flamboie de négresse passion». Mais il y a plus, car le poète s'attarde à la modernité des rapports humains traversés, maintenant, de mille octets, de courriels «distanciateurs», de désirs de paroles entendues dans l'oreille. Même affleurement des peaux bandées par la vie que dans En haute rumeur des siècles, entre mort et tension, entre fulgurance et transhumance. «À l'aune même de l'île qu'[il] porte dans [s]a tête», il convie aussi le père mort, ou «Sextus Berrouët, général de fine épée», ou «Edmond Oriol [...] roi des alambics» dont on suit, ébaubi, le destin, et combien d'autres figures qui font le coeur de l'exilé encore pourvu des rumeurs océanes.

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ET PUIS PARFOIS QUELQUEFOIS...
Marie-Célie Agnant
Mémoire d'encrier
Montréal, 2009, 80 pages

POÈME DU DÉCOURS
Robert Berrouët-Oriol
Éditions Triptyque
Montréal, 2010, 93 pages

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Collaborateur du Devoir