Pour quelques pots d'eau- de-vie...

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Elle portait de grands espoirs vinicoles, qu'elle a déçus les uns après les autres. Mais la Nouvelle-France n'est pas restée abstinente pour autant. Selon l'historienne Catherine Ferland, qui vient de signer Bacchus en Canada, les Canadiens de l'époque avaient même accès à une plus grande diversité de boissons que les Français, souvent confinés, pour s'approvisionner, à leur vignoble local. En fait, l'alcool a joué un rôle majeur dans le développement de la colonie, au point qu'il aurait pu complètement changer la face du continent.

On le sait, Jacques Cartier avait d'abord surnommé l'île d'Orléans «l'île de Bacchus», en raison des très nombreuses vignes indigènes qu'il y avait rencontrées. Si ces vignes n'ont pas porté les récoltes escomptées, entre autres en raison des cépages et de l'amertume de la peau du raisin québécois, la Nouvelle-France a connu l'alcool dès les débuts de la colonie, et on trouvait des réserves sur les premiers bateaux à avoir accosté en Amérique.

L'Amérique n'allait plus jamais être la même. Les Amérindiens de l'Amérique du Nord n'avaient jamais ni bu ni fabriqué de boisson alcoolisée. En fait, contrairement à leurs semblables de l'Amérique du Sud, qui fabriquaient déjà différents alcools, les Amérindiens de l'Amérique du Nord ne connaissaient pas le procédé de fermentation. Quant à l'ivresse, qu'ils ne connaissaient pas non plus, ils ont tôt fait d'en faire l'expérience.

En fait, les premiers vignerons du Canada ont été les missionnaires récollets et jésuites, explique Catherine Ferland, car le vin est indispensable à la célébration de la messe. Or les arrivages d'Europe peuvent varier selon les conditions climatiques, politiques et économiques. À la fin du XVIIe siècle, le père Louis Hennepin aurait même déploré: «Il y avait plus de neuf mois que je n'avais pas célébré la messe faute de vin.»

Lorsque l'importation de vins ou d'alcool d'Europe est défaillante, le peuple canadien se tourne vers la bière, qu'on peut fabriquer chez soi à partir de céréales. En entrevue, Catherine Ferland affirme même que le calendrier de l'apparition des brasseries en Nouvelle-France concorde avec celui des guerres qui déchirent l'Europe.

En Nouvelle-France, on boit donc allègrement, de la bière, mais aussi du vin et de l'eau-de vie, principalement importés. Catherine Ferland raconte d'ailleurs que les colons trempaient régulièrement leur pain dans l'eau-de-vie dès le déjeuner, et que l'alcool était abondamment employé pour ses fonctions médicinales, faisant même partie du régime habituel des patients hospitalisés. Si elle ne se prononce pas sur la question de savoir si les Canadiens de la Nouvelle-France buvaient plus ou moins que les Québécois d'aujourd'hui, elle affirme que la colonie produisait et recevait de fort importantes quantités d'alcool pour ses quelques dizaines de milliers d'habitants... L'alcool était aussi régulièrement utilisé en guise de salaire, et l'expression «pot-de-vin» prend ici tout son sens.

Pour quelques pots d'eau-de-vie

Mais il faut aussi parler de «pots d'eau-de-vie», puisque le puissant alcool est rapidement devenu monnaie d'échange dans le lucratif commerce des fourrures avec les Amérindiens. Après les «boissons», et les «buveurs canadiens», la chercheuse consacre d'ailleurs toute la troisième partie de son ouvrage aux «buveurs amérindiens», et par le fait même à l'usage de l'eau-de-vie dans la traite des fourrures.

Complètement étrangers à l'alcool à l'arrivée des Français, les Amérindiens développent très vite un goût marqué pour cette eau-de-vie qu'on leur offre en échange de leurs peaux de castor. Elle devient d'ailleurs bien vite leur denrée d'échange de premier choix. Et cette relation a eu un effet sur le sort de l'Amérique dans les années qui ont suivi.

Mentionnons d'abord que l'attitude des Français par rapport à l'eau-de-vie et à sa consommation par les Amérindiens est ambiguë. Après l'avoir beaucoup utilisée pour obtenir des peaux, les Français se voient incités par le clergé, inquiet des conséquences de l'alcoolisme chez les Amérindiens, à en réduire l'usage pour la traite. Difficile, cependant, d'astreindre les impératifs économiques et politiques aux impératifs moraux. Catherine Ferland raconte par exemple qu'alors que l'on interdit l'usage de l'eau-de-vie dans la traite des fourrures dans les postes situés plus à l'est, on la tolère plus à l'ouest, où la présence française est politiquement plus stratégique. En fait, le plus souvent on ferme carrément les yeux sur la dérogation. Et le comte de Frontenac lui-même, qu'on a surnommé le maître de la traite de Montréal, aurait largement dérogé à ses propres règlements concernant l'usage de l'eau-de-vie dans la traite des fourrures.

Les Amérindiens bénéficiaient chez les Anglais d'un taux d'échange beaucoup plus intéressant pour leurs peaux. Alors que les Français donnent à peine un pot d'eau-de-vie pour une peau de castor, les commerçants anglais, moins soumis à l'emprise du clergé, peuvent en donner, au même moment, jusqu'à six! Or les Amérindiens sont à cette époque indispensables au positionnement stratégique en Amérique du Nord, et quelques pots d'eau-de-vie de plus ont pu avoir une influence sur les alliances à venir...

Catherine Ferland explore par ailleurs longuement la relation des Amérindiens avec l'alcool, relation qui est totalement différente de celle des Blancs avec la bouteille. Au départ, les Micmacs, par exemple, associent le vin au sang, et par conséquent considèrent que les Français qui en boivent sont des hommes dangereux. «Ils refusent même de commercer avec cette nation qu'ils croient accoutumée au sang et aux carnages», écrit-elle.

Mais le vent tourne vite, on le sait. Les Amérindiens, même très accoutumés à l'alcool, ne le consomment pas comme les Français. D'abord, ils ne boivent pas en mangeant et, peu intéressés par le goût de l'alcool, ils y cherchent d'abord et avant tout l'ivresse, buvant en général jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'alcool à leur portée. La chercheuse suggère plusieurs avenues de réflexion concernant cette relation. Outre les considérations génétiques, par ailleurs contradictoires, sur la dépendance à l'alcool, elle pose la question de l'influence de l'organisation sociale sur la consommation. Elle avance que les groupes culturels «les plus durement affectés par l'ivrognerie sont aussi ceux dont la cohésion s'est effritée au contact de la religion catholique». L'alcool pourrait, avance-t-elle, être «une façon de refuser le modèle catholique», après l'avoir adopté. Rappelons par ailleurs que plusieurs communautés huronnes se sont avérées, même durant l'histoire de la Nouvelle-France, complètement abstinentes. Enfin, la chercheuse évoque l'héritage chamanique des Amérindiens, qui pourrait les amener à considérer les effets de l'alcool comme une manifestation divine, par ailleurs recherchée. En effet, selon le journal de l'officier Louis-Antoine de Bougainville, daté de 1756, pour les Amérindiens, «un homme ivre est une personne sacrée [qui] n'est plus responsable de ses actions».

L'historienne résume donc ce dernier chapitre en ces mots: «Alors, la bouteille est-elle instrument de perdition ou outil de résistance culturelle, pour les Amérindiens du Canada? Le fond de la question demeure une énigme.» Une question cruciale pour l'avenir d'un peuple, qui demeure à être élucidée aujourd'hui.

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Bacchus en Canada
Catherine Ferland
Septentrion
Québec, 2010, 425 pages