Roman québécois - Ying Chen, une femme dans une ville

Accrocheur, le titre de ce roman? Peut-être. Mais rien à redire sur son exactitude: le squelette est bien là, tout au long du livre, de même que son double, qui débattent et se disputent comme deux ennemis très chers.

Ce roman de Ying Chen nous plonge donc dans le fantastique. Mais un fantastique qui s'érige sur fond de quotidienneté. Présenté comme allant de soi, puisque la vraisemblance n'est le plus souvent qu'un écran. Et offert avec une économie de moyens exemplaire.

Voyez le lieu où se déroule le récit. Il s'agit d'une ville double — ou s'agit-il de deux villes distinctes? — séparée par un cours d'eau. Impossible de la situer dans un pays précis ni même un continent. On sait seulement qu'il y a eu un tremblement de terre tout récent.

Dans cette ville, une femme, si maigre qu'elle ne semble plus avoir que la peau et les os — c'est le squelette —, prépare tant bien que mal une réception d'amis décidée par son mari. Et de l'autre côté de la rive, sous les décombres, une autre femme — le double de la première —, blessée aux jambes, attend du secours.

Ces deux femmes, aussi différentes qu'il se peut, sont les deux narratrices du roman de Chen. Elles se partagent à parts égales le récit — la voix du double étant identifiée par des italiques —, se relayant, se disputant parfois au fil d'un dialogue-débat cynique ou tendre, entreprise étonnante de déconstruction de l'identité: «Je suis la cendre de multiples consciences, je suis mangée par tant d'autres, j'ai dévoré tant de choses moi aussi, que je ne suis pas vraiment moi», dit le squelette. «Ma présence sème le doute sur l'unicité de votre personne», note le double. Mais tout à la fois tentative de réunification, comme le dit le squelette: «Derrière le "nous", c'est toujours le "je" qui parle. Alors, de grâce, qu'il sorte du rang, ce "je", qu'il cesse de se cacher et d'utiliser d'autres voix pour faire gonfler le volume de la sienne, qu'il parle tout haut au nom du "je" seulement. Que ce "je" soit ramené à la lumière, exposé à la chaleur, de la chair pourrie comme tout le reste.»

Ainsi se racontent ces deux versants antagonistes d'une même femme. L'une en bourgeoise squelettique et velléitaire, qui a des tendances schizoïdes, retranchée dans son intérieur cossu; l'autre, sinistrée, plutôt ronde de corps, sensuelle, désirante mais laissée pour compte, et qui est en quelque sorte la mauvaise conscience de la première.

Qu'ont-elles à se dire? Elles parlent bien sûr de leurs préoccupations immédiates, parfaitement incompatibles: mondanités, cancans du voisinage pour le squelette, alors que sur l'autre rive son double attend désespérément d'être secouru. Ainsi s'affrontent le futile et le vital, d'importance à peu près égale, qui disent la distance qui les sépare bien davantage qu'un simple cours d'eau.

On se doute bien, cependant, qu'elles ont un passé commun: des origines floues d'enfants trouvées, une existence de femmes et de mères problématique. Puis, elles partagent surtout un sentiment profond, lancinant, d'étrangeté: elles ne sont pas sûres d'appartenir tout à fait à la tribu humaine. Un peu de la même manière que le personnage principal d'Immobile (Boréal/Actes Sud, 1998) se sentait d'une espèce ostracisée, si différente de celle des mâles, «exacte et pure».

Cette femme contradictoire, scindée, parle aussi des hommes, qui se servent d'elle comme d'un simple pont pour assurer leur descendance, de son fils qu'elle a abandonné par refus, peut-être, de n'être que l'instrument d'une continuité étrangère.

Elle parle aussi de l'âge, du vieillissement, cette étonnante voix de femme - de femmes? - qui dit ses incohérences, ses contradictions et va même jusqu'à se reprocher son manque d'humour. Un peu de légèreté lui ferait du bien, parmi tant

de pesanteurs...

Adversaires, étrangères à bien des égards et cependant complémentaires comme les deux moitiés de l'antique symbole, ces deux voix cherchent à se rejoindre, à s'entendre au-delà de leurs différences. Elles s'interpellent, se querellent parfois au cours d'un étrange débat, mené par moments sur un mode décousu, qui n'offre ni solution ni achèvement. Plutôt une exploration vertigineuse et maîtrisée de cette difficulté à devenir un individu cohérent, à lutter contre la dispersion, l'incohérence.

Ying Chen, qui a émigré de sa Chine natale il y a une quinzaine d'années, avait exploré dans ses premiers romans des thèmes attendus: l'exil et le déracinement dans La Mémoire de l'eau et Les Lettres chinoises (Leméac, 1992 et 1993 respectivement), qui lui ont valu l'étiquette réductrice d'écrivain «migrant». Comment s'en débarrasser? En écrivant des romans dont les repères spatio-temporels sont de plus en plus flous, dépourvus d'allusions à quelque sinéité, dont les personnages n'ont même pas de noms. Délibérément universels, en quelque sorte.

Comme si ces détails n'étaient que des accessoires encombrants qui empêchent de dire l'essentiel: une identité fragmentée, éclatée qui cherche sa cohérence. Dès La Mémoire de l'eau, un des personnages notait qu'«on vit dans une époque d'exil». Ce dernier est toujours présent dans les livres de Chen, exploré avec toujours plus de dépouillement.

Querelle d'un squelette avec son double ressemble parfois à une allégorie sur la situation intenable des femmes. Mais c'est également un roman-roman qui explore de façon inusitée les questions des origines et de l'identité.

robert.chartrand5@sympatico.ca

Querelle d'un squelette avec son double

Ying Chen

Boréal

Montréal, 2003, 166 pages