Littérature québécoise - Dislocation

Miguel Almeyda Morales
Photo: L’Instant même Miguel Almeyda Morales
Dans ce lieu clos, sorte de microcosme de la société péruvienne, il fait la connaissance d'hommes et de femmes qui, comme lui, ont fui la barbarie fratricide de leur pays et ont tôt fait d'être rattrapés. «On croit qu'en fuyant le pays en ruine, on laisse la douleur dans cette terre qu'on vient d'abandonner, mais non, la mort voyage avec nous.»

Dans sa chambre, Ángel noircit des carnets. Comme si la fontaine de sa mémoire s'était brisée, les souvenirs en tombent, enfance pauvre dans un quartier (barrio) à proximité du désert et d'une mer bleue, le pensionnat à l'âge de sept ans à cause d'un esprit rebelle, une jeunesse sous le signe du militantisme, de la lutte politique, de l'idéalisme, du théâtre. Puis la violence, la guerre, l'exil. Chaque nouveau pays, chaque nouvelle culture l'enfonçant davantage au fond du chaos, dans sa tête.

Jusqu'au jour où il décide de rentrer chez lui, au barrio, pour découvrir qu'il est un étranger. «Eux, ils étaient restés au barrio, vivant des vies normales, à lutter pour le travail, pour l'amour, pour le désamour, pour les enfants, pour le pain quotidien. Lorsqu'ils le questionnaient sur ses aventures à l'étranger, ils l'écoutaient pendant dix minutes, puis il restait là à parler tout seul des choses qui l'avaient changé, des coups que la vie lui avait donnés, de son grand pèlerinage de par le vaste monde.»

Quotidiennement, Ángel assiste aux séances de thérapie collective. À la fin du mois, il connaît l'histoire de chacun: celle de la femme trompée sans identité, du Nègre vengeur qui a subi les insultes et les humiliations de ses patrons blancs, du professeur de littérature accusé d'appartenir à un groupe de terroristes, le cerveau fêlé par la torture et huit ans de prison, du maniaque des coupures de journaux qui déambule dans la maison avec des pages et des pages de quotidiens dans ses poches et des ciseaux d'écolier à la main.

À la demande du directeur, Ángel écrit une pièce de théâtre où tous deviennent les acteurs d'une scène traumatique à laquelle ils s'identifient. Les répétitions commencent. Souvenirs, aveux, événements, idées s'enchevêtrent, se répondent et se superposent, s'entrechoquent, débordent les uns sur les autres en un chaos émotionnel savamment désorganisé, et dont l'énergie déployée constitue pour chacun un passeport pour la liberté. Comme l'écrit Robert Lepage en préface, «le théâtre est non seulement un moyen de résistance, mais également un outil de libération collective et individuelle».

Pratiquant un théâtre d'intervention — les deux forces, l'une individuelle, l'autre politique, collective, sont sans cesse au travail dans Le Barrio — Miguel Almeyda Morales — qui vit entre Lima et Montréal — a transposé l'expérience du déracinement dans la trame d'un récit éclaté, qui apparaît en équilibre aussi instable que ceux qui la composent, en l'occurrence «ces rescapés de la tourmente». Le Barrio n'est pas un roman sur la guerre et la politique; c'est un récit universel sur l'aliénation et la douleur.

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Le Barrio
Miguel Almeyda Morales
Traduit de l'espagnol (Pérou) par Pierrette Richard
Préface de Robert Lepage
L'Instant même
Québec, 2009, 132 pages

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Collaboratrice du Devoir

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