Biographie - Un amour impossible : Arendt et Heidegger

Antonia Grunenberg a beaucoup écrit sur Hannah Arendt. Spécialiste de la pensée politique allemande contemporaine, elle s'éloigne dans son dernier livre des enjeux du présent pour relire l'histoire tragique de l'Europe à travers le destin exemplaire de deux penseurs: Hannah Arendt et Martin Heidegger. Tout les sépare, en particulier le nazisme dont Arendt, qui est juive, subit l'ostracisme et qui la contraint à l'exil aux États-Unis.

Malgré le malheur qui l'éloigne de son maître, et en dépit du fait qu'elle fut contrainte très tôt de reconnaître que ce philosophe, déjà célèbre et avec lequel elle avait noué une relation amoureuse profonde, était aussi compromis dans le système nazi, ils demeurèrent unis toute leur vie par un lien indestructible.

Dans cet essai où se croisent le travail biographique et l'histoire intellectuelle des années 1925-1975, l'auteure tente de comprendre la nature de ce lien: était-ce la profondeur d'un amour de jeunesse? Était-ce une réciprocité inaltérable dans la recherche philosophique? Était-ce encore le besoin où chacun se trouvait de compter sur l'autre sa vie durant, quels qu'aient été les motifs de la séparation?

Quand elle arrive à Marburg à la rentrée de 1924, Arendt a dix-huit ans. Elle y vient, attirée par la réputation de Heidegger, et elle s'inscrit à son séminaire sur le Sophiste de Platon. L'étudiante est captivée par le projet philosophique de Heidegger, qui prépare durant ces années la publication d'Être et temps et qui reconnaît en elle une vocation philosophique exceptionnelle. Pendant deux ans, ils s'engagent dans une relation où l'amour et le travail commun de la pensée sont indissociables, mais très rapidement leurs voies vont se séparer. Elle se passionne pour le sionisme et se révolte contre la croissance de l'antisémitisme, alors que le philosophe accueille sans discernement le programme national-socialiste.

La question de la nature de la philosophie reçoit dès lors pour chacun une réponse radicalement opposée: reconnaissant son aveuglement dès après son engagement dans le rectorat de Fribourg, Heidegger fait le choix d'une pensée maintenue résolument hors du politique. À l'opposé, Arendt comprend que le fascisme, tout comme le totalitarisme, est rendu possible par une pensée délestée du souci du monde, et qu'il faut au contraire s'engager en direction du monde, en s'exposant aux aléas de l'histoire.


Amour et pardon

Antonia Grunenberg raconte avec beaucoup de subtilité cette histoire douloureuse qui se déroule sur plusieurs décennies de séparations et de rapprochements. L'opposition entre une pensée de la sérénité et une pensée de l'amour du monde ne s'est jamais résolue, aucune réconciliation philosophique ne fut possible. Et pourtant, contrairement à Karl Jaspers qui joue auprès d'Arendt le rôle du second maître et de l'ami indéfectible, mais qui ne pardonna pas, elle continua d'aimer Heidegger, au-delà de toute souffrance et de tout déchirement philosophique.

Réciproquement, malgré qu'il ait su à quel point Arendt et les siens avaient souffert du nazisme et qu'il ait eu conscience de sa faute, Heidegger continua de réclamer auprès d'Arendt le soutien d'une amie dont le regard lui était devenu indispensable pour poursuivre son oeuvre. Beaucoup d'autres figures traversent cette histoire, à commencer par l'épouse de Heidegger, partisane fervente du national-socialisme, mais aussi et surtout épouse dévouée. Arendt ne fut pas la seule maîtresse du philosophe, et on peut lire plusieurs lettres de lui à son épouse où il justifie ces relations par leur rôle érotique dans le développement de sa pensée.

On y rencontre aussi d'au-tres élèves de Heidegger, en particulier Karl Löwith qui le critiqua durement, mais également Hans Jonas. La figure la plus intéressante humainement demeure Karl Jaspers lui-même: quand on relit les hommages que lui rendit Arendt, on comprend que son intégrité et sa rigueur emportaient son admiration.

Les biographies de Heidegger et d'Arendt ne manquent pas, mais Antonia Grunenberg propose une lecture où la persistance d'un lien d'affection et de pensée vient éclairer un cheminement difficile pour chacun des penseurs. Même dans la solitude, on les entend presque penser à l'autre, et demander pour chacun de leurs engagements : qu'est-ce qu'il en dirait? qu'est-ce qu'elle en penserait?

Arendt vécut la vie d'une intellectuelle publique, elle mena énergiquement plusieurs combats, rencontra beaucoup d'hostilité, mais elle ne perdit jamais le respect de ses pairs. Heidegger fut et demeure un penseur immense, admiré pour une oeuvre radicale de critique des fondements de la métaphysique, mais on ne peut pas en dire autant de lui: plusieurs de ses proches et amis ne firent jamais le pas de la réconciliation qui aurait pu conduire au pardon. Ce livre expose ces deux destins avec beaucoup de nuance, en particulier l'engagement de Heidegger dans le national-socialisme, et il fait comprendre comment l'amour fut pour chacun d'eux plus fort que tout, du début à la fin.

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Collaborateur du Devoir