Poésie - Pas de deux

Pas de Diane Régimbald va dans le sens de la danse, inspiré par des chorégraphies d'Anne Teresa de Keersmaeker et de Leine et Roebana. Ce recueil ne pouvait que me toucher, rejoindre l'amoureux de la danse contemporaine que je suis. Mais il y a plus, puisque le ton de ces vers tient l'équilibre entre confidence et conscience, porte un regard sur la précarité de l'avancée d'une femme dans Amsterdam, la fluide, la toute proche de la mer. En cette eau courante, la poète essaie de ne manquer aucun mouvement de la vie désirante d'une chercheuse de sens.

Corps à corps avec l'espace de la chambre, d'abord, la conscience des mouvements rapatrie lentement la géographie des membres en action. Déplacement de surface, mais aussi sensation à l'intérieur de soi pour parvenir à l'événement si simple de bouger, comme de vivre l'instant de l'action qui nous mène vers l'ailleurs, intéressé par le caché, le plus lointain, l'éventuel événement. Le corps «[...] court pour ressentir le feu» .

Une femme va-t-elle dans quelque rue, fuyante, de peur d'être volée ; des «avironneurs», «sur l'eau / scandent[-ils] le désir d'une arrivée gagnante / d'un gel des douleurs et des peurs», la poète sait que «la danse revient toujours ainsi / au chant des heurts / au vol des ailes brisées». De là, ce grand désir de légèreté, malgré le drame des alentours, qui fouit sous les vers, avec les occurrences de la beauté arquée des gestes, car: «nous habitons un corps d'essai».


Le verbe du réel

Dans Lignes aériennes, Pierre Nepveu nous avait proposé le «Journal de la femme de ménage, été 1999» ; et sa manière de décrire au plus près les gens du travail avait immédiatement saisi. Dans Les Verbes majeurs, la même application à cerner l'être dans sa dimension la plus fragile atteint des sommets de tendresse, de vérité, de proximité, tellement le verbe tremble en mesure avec les personnages les plus démunis. Ainsi dans la première partie du recueil, cette «Femme qui dort dans le métro», femme de ménage également, au retour de sa nuit «solue», transporte avec elle l'incalculable détresse d'une solitude fracassante, car: «sa vie est une bouche vorace d'aspirateur, / elle le sort chaque nuit comme un chien en laisse / dans les couloirs sans voix, elle le promène [...] / une nuit de javel dans son corps éreinté». Cette redoutable efficacité de l'image se maintient tout du long, avec cette énergie qui va dans le sens, pourrait-on dire, de l'accompagnement.

Et cette femme, disparaissant presque dans sa fatigue ontologique, mène sans concession le poète à se questionner sur la substance des pierres, car «les cailloux ne parlent que de l'eau / qui a coulé sur eux en montagne, / ils épellent sans bruit le mot toujours / qui est le mot le moins humain qui soit / et le plus cruel, et le plus étranger». Questionnement extrême, donc, sur la stabilité des choses, sur l'immuabilité d'un objet fétiche. La permanence des objets serait-elle un reflet exact des déboires humains? semble demander le poète. De «la femme qui dort» en passant par «la pierre», vient «l'incendie du deuil», celui de la mère comme celui du père qui deviennent, sous la terre, la chose de l'absence devant laquelle ne restent que «Les exercices de survie». Alors, que sont-ils ces verbes majeurs sinon: «naître, grandir, aimer, / penser, croire, mourir»? Allons relire ce livre magnifique, question d'être encore dans l'éblouissement.

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Collaborateur du Devoir