Lire Haïti

Que lire au sujet d'Haïti alors que cette perle des Antilles vient d'être broyée par un nouveau drame, un des pires de son histoire qui compte plus que sa part de tragédies? Pour découvrir un peuple, au-delà de sa souffrance du moment présent, rien de tel que de communiquer avec lui par le biais de sa littérature.

Joël Des Rosiers, poète, essayiste et médecin d'origine haïtienne, s'est penché il y a quelques années sur la littérature des Caraïbes dans Théories Caraïbes, réédité l'année dernière aux éditions Triptyque. Nous avons refait avec lui un parcours de la littérature haïtienne moderne, en commençant par Jacques Roumain, né en 1907, et dont le chef-d'oeuvre, le roman Gouverneur de la rosée, a été publié après sa mort. Comme un nombre important d'écrivains haïtiens du dernier siècle, Jacques Roumain a conjugué douloureusement activités littéraires et activisme politique.

Créateur de La revue indigène en Haïti, Jacques Roumain a entre autres lutté contre l'occupation américaine en Haïti et a fondé le parti communiste haïtien. Il a d'ailleurs fait de la prison à cause de ses activités politiques et fut finalement contraint à l'exil. Il a aussi écrit de la poésie, dont Bois d'ébène, publié aujourd'hui chez Mémoire d'encrier, à Montréal. Il a fondé en Haïti le bureau d'ethnologie qui lui a permis d'approfondir ses connaissances sur le vaudou.

L'écrivain Jacques-Stephen Alexis, né en 1922, sera lui aussi membre du Parti communiste haïtien. Il a fondé le journal d'opposition La Ruche. Il sera aussi le théoricien haïtien du réalisme merveilleux. Son premier roman, Compère général soleil, est paru en 1955, suivi entre autres de Les arts musiciens, et de L'espace d'un cillement. Il a fait des études de médecine en France, et y a côtoyé les écrivains de la négritude, dont Aimé Césaire.

Doyen des écrivains haïtiens vivants, René Depestre vit aujourd'hui en France. La ville haïtienne de Jacmel, où il est né, «occupe une place mythique dans ses livres», dit Joël Desrosiers. Intellectuel engagé, il prend en 1946 la tête du mouvement révolutionnaire qui renversera le président Élie Lescot. Depestre sera cependant ensuite chassé du pays par le gouvernement haïtien suivant. Il a été très influencé par l'écrivain cubain Alejo Carpentier. Son roman Hadriana dans tous mes rêves a remporté le prix Renaudot en 1988. Il a aussi participé au mouvement de décolonisation mené par des intellectuels français, ce qui lui a d'ailleurs valu d'être chassé du territoire français. Il a ensuite notamment vécu au Chili où il a connu Pablo Neruda. En 2006 il a publié L'oeil ensorcelé, un recueil de nouvelles, et en 2007, La rage de vivre, qui regroupe son oeuvre poétique complète.

Cette semaine, on apprenait aussi avec soulagement que l'artiste multidisciplinaire Frankétienne était sain et sauf après le séisme. Auteur d'une oeuvre éclatée, Frankétienne a notamment publié le premier roman en créole, Dézafi, en 1975. Il a aussi adapté la pièce Les Émigrés, de Mrozëk, pour en faire la pièce Pèlin-tèt, jouée en créole. Du côté des femmes écrivains, on retrouve dans l'histoire Marie Vieux Chauvet, qui a écrit notamment en 1968 le roman Amour, colère et folie, une critique virulente des milieux bourgeois haïtiens, qui a été retiré des librairies pour protéger la famille de l'auteure. Parmi les écrivains haïtiens vivants, on retrouve entre autres Lionel Trouillot, Yannick Lahens, Gary Victor, et Jean-Claude Fignolé. Jeudi en après-midi, Georges Castera manquait toujours à l'appel.

Pour se renseigner plus encore sur Haïti, on peut notamment lire Le soulèvement des âmes et Le maître des carrefours, les deux premiers to-mes d'une trilogie qui retrace l'histoire romancée d'Haïti à l'époque de l'esclavage, signée de l'américain Madison Smartt Bell.


Écrivains de la diaspora

La diaspora haïtienne compte au Québec un grand nom-bre d'écrivains. Dany Laferrière est sans contredit le plus connu d'entre eux. Mais il n'est pas le seul écrivain majeur d'origine haïtienne à avoir vécu au Québec. Il y a quel-ques années, l'écrivain Émile Ollivier nous quittait pour un autre monde, comme Gérard Étienne, de la même génération que lui.

Stanley Péan, romancier et président de l'Union des écrivaines et des écrivains du Québec, est lui aussi d'origine haïtienne. C'est sans parler des Marie-Célie Agnant, Gary Klang, Jan J. Dominique, Rodney Saint-Éloi, poète et éditeur de la maison Mémoire d'encrier, Serge Legagneur, Anthony Phelps, et du regretté Davertige.

Médecin, psychiatre, essayiste, poète, Joël Des Rosiers a beaucoup écrit. Son recueil de poésie, Vétiver, récipiendaire de nombreux prix, est entre autres un hommage vibrant à sa patrie d'origine. Il compte s'embarquer sous peu pour Haïti, où il souhaite, comme médecin, venir en aide aux victimes. Saluant la place de la littérature dans l'histoire de ce peuple déchiré par les malheurs, il souligne par ailleurs qu'«il ne faut pas faire d'Haïti un objet esthétique». Même s'il a déjà écrit qu'Haïti n'est «pas une île mais une fiction d'île», en ce moment, croit-il, Haïti a plus besoin de médecins que d'écrivains. Il aime cependant citer ce vers de Bernard Noël qui l'a aidé un jour à venir au secours d'un homme défiguré dans un accident : «une face même défigurée demeure un visage».

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