L'art du désoeuvrement

André Carpentier
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir André Carpentier

Il va à l'envers du monde, s'arrêtant au moment où chacun s'affaire, cherchant son équilibre entre son métier de professeur d'université et celui d'écrivain déambulateur, qui flâne, fouine, furète, et écrit. Ses déambulations nous valent ces jours-ci Extraits de café, qu'André Carpentier fait paraître chez Boréal. C'est le deuxième tome d'une trilogie après Ruelles jours ouvrables, paru en 2006, qui pourrait se poursuivre avec une observation des parcs de la ville.

Le territoire de déambulation d'André Carpentier, c'est Montréal. Montréal, où il est né, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, avant de déménager dans Rosemont, ou encore tout au nord de l'île, où il vit aujourd'hui. Le premier café qu'il a fréquenté avec son ami Bob, à 16 ans, c'est Le Mas, durant l'époque beatnik.

Mais aujourd'hui, c'est l'essence du café qu'André Carpentier tente de capter avec ses carnets. Il aime d'ailleurs citer le philosophe George Steiner, qui place le café au premier rang des institutions qui définissent l'Europe. «Les cafés font l'Europe, écrivait-il en amorce de son livre Une certaine idée de l'Europe, publié chez Actes Sud. Ils vont de l'établissement préféré de Pessoa à Lisbonne aux cafés d'Odessa, hantés par les gangsters d'Isaac Babel.»

Les cafés d'André Carpentier, pour leur part, sont anonymes. Ils n'ont pas de nom, tout juste un bout de décor. C'est la vie que l'écrivain y traque, dans le tremblement de la jambe d'une femme qui boit son café du matin, dans le ton qui monte entre deux ex-amoureux qui le redeviendront peut-être bientôt, dans les gestes d'une serveuse qui monte changer la liste du menu sur un tableau noir. En fait, c'est LE café lui-même qu'il tente ici de décrire, celui qui partage son générique avec chacun de ses représentants. En entrevue, il s'étonne d'ailleurs que la faune qui peuple les cafés chics et branchés de Montréal ait somme toute les mêmes conversations que celle des coins plus mal famés. Si les gens décrits par Carpentier demeurent anonymes, lui le devient plus encore, tapi qu'il est derrière ses carnets ou derrière un bouquin, à traquer les scènes qui se déploient autour de lui. Et comme quiconque s'intéresse de trop près à la conversation d'un voisin inconnu, ou qui pose un peu trop longtemps le regard sur des clients attablés à une autre table que la sienne, il est parfois brusquement ramené à sa propre existence, sa propre réalité.


S'écarter du droit chemin

«Errer signifie donc s'écarter du droit chemin, le chemin du prévisible, du donné d'avance comme sûr», écrivait Carpentier dans un article intitulé «Huit remarques sur l'écrivain en déambulateur urbain». Et de citer Tiziano Scarpa: «Se perdre est le seul endroit où il vaille vraiment la peine d'aller.»

Or ils sont nombreux à s'offrir ces périodes de désoeuvrement plus ou moins longues, qui le matin, qui le midi, qui à l'heure joyeuse, et qui, enfin, le soir. Car c'est ainsi que Carpentier a organisé son livre, en café du matin, du midi, de l'heure joyeuse ou du soir. On l'entame d'ailleurs un peu éteint, comme on plonge dans les oeufs brouillés du matin. Le matin, ce sont les désoeuvrés que l'on retrouve le plus souvent dans les cafés, explique l'auteur en entrevue: des femmes seules qui s'agitent devant leur tasse, mais aussi des habitués qui n'en finissent plus de commenter les journaux, mais dont c'est peut-être par ailleurs le seul projet de la journée. Puis on s'éveille progressivement aux bruits, aux portes qui s'ouvrent et se ferment. C'est le midi avec ses fêtes d'anniversaire, ses conversations mère-fils, des rendez-vous entre amis. L'après-midi, on se repose. Les Arabes nomment ce moment de la journée le kif, les Turcs le nomment kief, note Carpentier. Un mot qui désigne le haschich, mais aussi le repos absolu. C'est l'heure qui précède l'heure joyeuse, parfois pas si joyeuse que ça, révèle-t-il. Le soir au café abrite aussi ses scènes de rupture, ses disputes, et ses soirées bien arrosées à plusieurs.

La vie dans les ruelles se déclinait selon les saisons, celle dans les cafés suit les heures du jour, constate l'écrivain, qui a mis trois ans et demi à concocter cette somme de moments volés. Certaines scènes décrites dans l'ouvrage se sont répétées des dizaines de fois devant ses yeux: les deux amies qui parlent ensemble alors que leurs enfants turbulents courent sous les tables. Pourtant, c'est le langage qui ouvre la porte de l'écrivain à ses scènes familières. Une adolescente «vibratile» a attiré son attention, par exemple, tandis qu'une autre l'a frappé par sa pâleur de «grain de riz». C'est sans parler de tous ces mots anciens que l'écrivain sème joyeusement sur sa route, comme sortis d'un lexique d'un autre âge: festiner, culbutis ou soleilleux, répertoriés dans le dictionnaire Littré mais non dans Le Robert, que l'auteur, qui est aussi professeur de lIttérature à l'UQAM, a récolté çà et là au fil de ses lectures nombreuses, notamment celle de Flaubert, dit-il.

Il y a d'ailleurs quelque chose de très XIXe siècle dans cette flânerie baudelairienne, en même temps que quelque chose de très moderne dans ces fragments arrachés au temps, sans suite véritable, en des lieux ou chacun tente à la fois d'être seul et avec d'autres.

Grand voyageur, André Carpentier reconnaît une parenté entre ses déambulations et la démarche d'un écrivain voyageur. Il a déjà traqué la familiarité dans l'exotisme, mais voilà qu'il cherche le familier dans le familier. Attentif au temps qui passe, tel un moine bouddhiste au sommet de l'art de méditer, il traque peut-être ce qu'on oublie précisément de regarder, et ce qu'on essaie de nommer quand on dit: «La vie, c'est ce qui se passe pendant qu'on pense à autre chose.»