Un aspect méconnu de l'histoire du Devoir : l'édition de livres et de brochures

Charles Gill, tel qu’il apparaît en page frontispice de son recueil posthume Cap Éternité, publié aux éditions du Devoir en 1919
Photo: Source éditions du devoir Charles Gill, tel qu’il apparaît en page frontispice de son recueil posthume Cap Éternité, publié aux éditions du Devoir en 1919

Qui se souvient aujourd'hui que Le Devoir fut à une certaine époque, particulièrement entre 1910 et 1930, l'un des plus importants éditeurs-imprimeurs de livres et de brochures au Québec? Contrairement à ce qu'on serait porté à croire, l'imprimerie du Devoir ne publia pas seulement d'innombrables textes et conférences de son fondateur, Henri Bourassa (57 en tout!), mais aussi des dizaines de romans, de récits, de recueils de poésie et d'essais d'auteurs connus et... moins connus.

Si l'on recoupe les données des rares études sur le sujet effectuées par le Groupe de recherche sur l'édition littéraire au Québec (Université de Sherbrooke), on arrive au chiffre impressionnant de plus de 500 ouvrages (dont environ 60 % de brochures) publiés par le Service de l'imprimerie du Devoir entre 1910 et 1953, année de la publication de Misères et splendeurs de l'Inde de Gérard Filion, dernier ouvrage répertorié portant la griffe du Devoir ou de L'Imprimerie populaire. Entre 15 et 20 % de toute cette production peut sans conteste être qualifiée de littéraire.

Il n'est pas si surprenant que Le Devoir ait publié autant d'ouvrages puisque, dès la fondation du journal, en 1910, Henri Bourassa avait décrété que la société éditrice du journal, la compagnie La Publicité (remplacée en 1913 par L'Imprimerie populaire ltée), devrait «exercer son mandat en publiant et en répandant dans le peuple des livres, des brochures, des revues et des journaux tendant à la diffusion et au triomphe de ses idées». Le volet éditeur-imprimeur était déjà envisagé comme une source de revenus aussi importante que la vente du journal, la publicité et les «travaux de ville» (impression de cartes professionnelles, de circulaires, etc.). Plus tard furent ajoutés d'autres services auxiliaires qui permettaient d'éponger les déficits annuels chroni-ques du journal, comme le Service de librairie et le Service des voyages.

Après la Deuxième Guerre mondiale, Le Devoir, dirigé par Gérard Filion, cessa peu à peu ses activités d'éditeur-imprimeur, tout simplement parce que ses presses étaient devenues désuètes; l'imprimerie fut fermée en 1967 et l'impression du journal confiée à l'imprimerie Dumont, achetée deux ans plus tard par Quebecor.

Écrivains connus... et moins connus

Si Le Devoir publia nombre d'ouvrages d'illustres inconnus et de toute nature, allant de la monographie de paroisse au manuel scolaire en passant par quelques tracts antisémites, il édita par ailleurs nombre de nouvelles oeuvres de poètes, romanciers et essayistes entrés depuis dans l'histoire littéraire (les Charles Gill, Albert Lozeau, Léo-Paul Desrosiers, Lionel Groulx, Victor Barbeau), ainsi que d'auteurs populaires à l'époque, mais aujourd'hui bien oubliés, telles Blanche Lamontagne-Beauregard, Fadette ou Michelle Le Normand.

La plupart de ces auteurs travaillaient comme journalistes ou chroniqueurs au Devoir. Or, malgré ce statut privilégié, ils devaient pour la plupart payer de leur poche pour y être édités (comme c'était d'usage à l'époque), à quelques exceptions près, comme Henri Bourassa lui-même ou les rares auteurs que le directeur du Devoir sollicitait, tels Lionel Groulx ou Blanche Lamontagne-Beauregard (Visions gaspésiennes - 1913), la première femme au Québec à avoir publié, non sous un pseudonyme, mais sous son vrai nom.

Certains livres publiés par Le Devoir connurent un succès considérable pour l'épo-que, comme Les Rapaillages (1916) du chanoine Groulx, dont le tirage atteignit 8000 exemplaires avant que les droits ne soient cédés en 1919 à un autre éditeur. Le roman Nord-Sud de Léo-Paul Desrosiers, bien accueilli par la critique et le public, décrocha pour sa part la médaille de l'Académie française. Quant aux brochures, elles pouvaient dépasser les 30 000 exemplaires, à l'exemple du discours de Bourassa prononcé à l'occasion du grand Congrès eucharistique de Montréal, en 1910.

Des exceptions

Si la très grande majorité des ouvrages littéraires publiés au Devoir creusaient le sillon nationaliste et régionaliste soutenu par le journal, quelques rares ouvrages s'écartent heureusement de cette voie, comme les recueils de poésie d'Édouard Chauvin (Figurines, 1918) et de Jean Nolin (Les Cailloux, 1919), salués depuis pour leur humour irrévérencieux et leur prémodernité, à contre-courant de l'idéologie du terroir.

D'après les recherches effectuées en vue de cet article aux Archives nationales du Québec, on peut conclure que le choix des manuscrits et le travail d'édition étaient en grande partie effectués soit par Georges Pelletier, secrétaire à la rédaction puis gérant-administrateur du journal avant d'en devenir le directeur en 1932, soit par le rédacteur en chef Omer Héroux, soit même directement par le gérant de l'imprimerie, Daniel Brosseau.

Avant l'arrivée de véritables éditeurs professionnels au milieu des années 1920, tels Albert Lévesque ou Louis Carrier, Le Devoir joua donc un rôle prépondérant comme éditeur-imprimeur, à l'instar d'autres journaux ou périodiques, comme L'Événement, L'Action catholique ou Le Soleil. Si l'on ne peut pas affirmer que Le Devoir comme éditeur brilla par son audace ou par la qualité littéraire exceptionnelle de sa production, il n'en pallia pas moins longtemps la carence d'éditeurs littéraires dignes de ce nom.
2 commentaires
  • Yvon Roy - Inscrite 9 janvier 2010 13 h 18

    L'Oiseau Bleu

    L'Oiseau Bleu fut modérément intéressant pour la jeunesse en effet.

  • Marrio - Inscrit 10 janvier 2010 21 h 40

    * Un aspect méconnu de l'histoire du Devoir : l'édition de livres et de brochures

    Les auteurs populaires à l'époque, telles Blanche Lamontagne-Beauregard, Fadette ou Michelle Le Normand, sont peut être aujourd'hui bien oubliés par les plus jeunes, mais certainement pas par beaucoup de personnes âgées.
    Pour ma part, je possède encore, à 76 ans, des ouvrages des trois auteures mentionnées ci-dessus et d'autres oeuvres de l'époque comme
    Les Rapaillages du chanoine Groulx et Nord-Sud de Léo-Paul Desrosiers.

    Marcel Rioux