Littérature française - Le monde intérieur, tel qu'il est

Christian Bobin publie un nouvel ouvrage, Les Ruines du ciel.
Photo: Agence France-Presse (photo) Bertrand Guay Christian Bobin publie un nouvel ouvrage, Les Ruines du ciel.

«Il était une fois...» Et si toute modulation littéraire déclinait cet incipit de manière à faire jaillir l'irréalité de la parole, l'illusion de vérité, un précipice à l'instant? Absurde? Pas vraiment. Tant d'hommages aux songes éphémères, éclatant d'impulsions, se déclinent de la sorte. Féria dans une étincelle, la littérature joue avec les idées et rencontre en chemin la folle du logis.

La voici: «À quoi tient, pour chacun, la cohérence du monde? À la mémoire et aux quelques lois qui fixent les identités et les différences. C'est assez pour échapper au délire du doute échevelé et de la perplexité à vie, pour poursuivre son bien sans se tromper d'objectif et tremper sa cuiller dans sa soupe au lieu de la plonger dans l'assiette du voisin.» Ainsi scintillent Variations sur le réel et Journal ironique d'une rivalité amoureuse, de Georges Picard.

L'auteur déborde de verve et d'imagination. Dans ces deux petits livres, parus en 1988 chez un petit éditeur grenoblois, Calligrammes, il avait fait ses gammes. Son baroquisme nous revient, parallèlement aux élucubrations d'Éric Chevillard, qui débuta, aux éditions de Minuit, dans le registre de l'absurde en même temps que Picard.

La vertu de tels livres tient essentiellement au comique. Comment vivre lorsque tout vous échappe? Bécassine, un peu niaise, fait son tour de piste juste pour rire. Pierrot, Charlot, Tournesol, il est sentimental, ce narrateur Candide. Il condense la vapeur. Perte de temps, dites-vous? Sans doute. Mais la surprise l'emporte, et une fois la bêtise et l'ânerie traitées comme des erreurs majuscules, les paradoxes dessinent des figures impromptues de pensée. Caricature, survenant, bizarre, surréel, l'universel hors normes, bricolé par des Albert Dubout, dispose sa logique désinvolte, avec ses limites. La modération y a meilleur goût.


Ciel étoilé

Depuis longtemps, Christian Bobin pratique l'écriture du fragment, la maxime, le verset imagé et poignant. Dans cette forme minimaliste, il a trouvé la légèreté, la trace, une fraîcheur permanente, quasi limpide, souvent éblouissante, qui invite à méditer. La quête, dans Les Ruines du ciel, est à l'opposé de l'humour. Tout enrobé de songe, cet ouvrage, entrelaçant l'émerveillement, la douceur et le regret de vivre ici et maintenant, conduit la pensée de Port-Royal jusqu'à la cham-bre d'hôpital où, si on lit attentivement, on devine une mè-re, mourant au Creusot, sa ville natale, et des adieux poignants.

Sans âge ni forme convenue, l'appel de Dieu porte cet écrivain au regret comme genre littéraire, lamentation funèbre exempte de plainte, car l'émotion y est contenue par l'optimisme raisonné du Grand Siècle. Dans cette dimension irremplaçable de la louange, qui trouve sa place entre la promesse et le deuil, la lecture des écrits jansénistes tient ensemble la pensée et la langue de Bobin en équilibre. L'écrivain médite, prie, invoque le divin, par la pensée toujours tenue de Port-Royal, pour revenir aux douleurs vécues au présent. «Je demande à un livre qu'il me donne du courage et ne me trompe sur rien.» La consolation issue des ruines de Port-Royal est puissante.


Souvenir, quand tu nous tiens

Cette petite revue consacrée aux beaux textes mérite un nouvel arrêt au Temps volé éditeur. Dans sa collection à saveur ancienne, de facture si soignée, on lit: À l'escole de l'escriptoire, et on rêve alors sur l'@namnèse de François Tétreau. La quatrième de couverture fait un clin d'oeil: «il est entendu que j'ai fumé tout ce jour-là»...

Que s'était-il passé qui soit digne d'être raconté, «pour le plaisir de l'ouvrage», tel que l'inscrit l'éditeur Marc Desjardins, dans la complicité silencieuse du dernier mot? C'était le 1er juin 1980, à Paris, une journée ordinaire, vécue par François et Chantal, alors étudiants. L'écrivain qu'il est devenu en revisite la teneur en deux temps: celui de ses notes, en 1989, puis cette année 2009, temps d'un rebond littéraire. Bientôt trente ans, et les menus détails de la mémoire affluent, remaniés, entre les doigts.

Énigme et volupté de l'anamnèse, de la pensée sourde et immergée. Le temps a volé. Un air de France et un air du Québec se modulent à l'unisson, sans heurt, dans le passage des expériences, des observations, des formations. Il y a des gestes, des déplacements, l'amour et l'amitié. Des saveurs, des couleurs, des sensations sans bruit. L'écriture autobiographi-

que fait des merveilles, en qualité, en retenue, exposant ces fragiles instants comme une mine d'éternité, un trésor caché.

***

Collaboratrice du Devoir


À voir en vidéo