Poésie - Du Québec au Liban

Les éditions du Passage ont produit un livre tout simplement magnifique en publiant J'partirai. Noir comme une stèle, sobre comme le sujet l'exige, on est en présence d'un projet respectueux, important. Toutes générations confondues, les textes s'attardent à ce moment du grand départ, aux affects qui y sont impliqués, aux douleurs inhérentes comme à la distanciation parfois nécessaire. D'Eudore Éventuel à Juan Garcia, d'Abraham Moses Klein à Marcel Labine, d'Émile Nelligan à Louise Dupré, cent noms se croisent pour donner à entendre la frontière.

Chaque texte est accompagné d'un commentaire de François Hébert, qui part directement de lui, le prolonge. Ne renonçant jamais à sa propre manière, le propos que l'anthologiste inscrit en regard du texte choisi tient parfois d'une poétique mise en perspective comme d'une simple fiche biobibliographique, ce qui n'exclut jamais cette part de philosophie ou de bonhommie qu'on lui connaît. Retenons-en pour preuve ce texte présentant Mourir m'arrive, de Fernand Durepos: «L'amour est une navigation, le corps ayant largué ses amarres. L'image du traversier pour aller aux lèvres de l'aimée est grosse, mais non moins frappante et sympathique que celle du paquebot dans la chambre à coucher pour les amours de Richard Desjardins.»

Cette traversée des apparences confère à cette anthologie une force non négligeable et appelle à l'apaisement, à une vision prolixe. Les choix, disons-le, pertinents et significatifs, nous invitent à un parcours, tout parcimonieux qu'il soit, à travers la parole poétique d'ici.


L'ailleurs

Si François Hébert s'en est tenu à un seul texte par auteur selon le thème abordé, Sabah Kharrat Zouein, dans ses Voix libanaises actuelles, a recouru, elle aussi, à l'économie en ne nous proposant que peu de textes sinon un seul pour chacun des 33 poètes qu'elle a choisis. De 1950 à 2009, nous parcourons ce florilège éclairant en nous émerveillant de la richesse qui s'y déploie. Pour prouver que le Liban n'a pas connu de confrontation entre l'ancien et le moderne, l'anthologiste nous propose des poèmes autant en prose qu'en poésie rimée, et la chose est heureuse. Précédées chaque fois par une courte présentation biobibliographique, les pages s'illuminent et nous rattachent plus facilement au réel.

Regrettons tout de même que l'anthologiste n'ait identifié ni les recueils d'où ont été extraits les poèmes ni l'année de leur parution.

Poésie de la terre, du concret et de la liberté, poésie qui pose un regard vif sur la peur comme sur le devoir, les textes sont une proposition d'ouverture sur le pays qui en soi s'épanouit. Là sont les parfums secrets, vifs les désirs de vivre. S'il est vrai, comme le dit le poète Kaissar Afif, que «La mémoire est l'exil des poètes, / la poésie est leur patrie.» Il faut en tenir compte pour pénétrer les univers de ces écrivains et de ces écrivaines tant préoccupés par le ciel, la survie immédiate et, parfois, le désir amoureux. La résistance implicite de la parole se traduit formidablement dans ce beau texte d'Abbas Baydoun: «Une parole a apporté la peste bien que personne ne put connaître son nom. Une parole a apporté le serpent et personne ne put le proférer. Ceci commença au moment où nous lavions les paroles du sable collé à elles, alors que nous étions certains qu'elles avaient une autre mission dans la pierre.» Sabah Kharrat Zouein l'a bien compris et les convie à se répandre à travers nous.

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Collaborateur du Devoir


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