Roman québécois - En exil, c'est-à-dire nulle part

Moshone est issu d'une famille juive aux racines flottantes: une lignée espagnole et marocaine du côté de sa mère, turque du côté de son père. Il est né et a grandi à Paris. Quand le récit commence, il vit à Montréal depuis trente ans, a fondé une famille avec Dvora, la femme de sa vie. Ils ont un fils. Intervenant communautaire, il tente de jeter des ponts entre la police pour qui il travaille et les jeunes des quartiers sensibles. Congédié après avoir collaboré à un film sur les relations tendues entre la police et les jeunes des quartiers multiethniques montréalais, il apprend que son père est gravement malade. Il rentre à Paris après une longue absence.

Qu'est-ce qui a poussé Maurice Chalom, spécialiste en andragogie et en stratégies d'intégration des immigrants, en prévention de la criminalité et en réformes policières, à écrire Va, Moshone, une méditation poignante sur l'exil? Malaise identitaire, désir de retrouver les failles qui l'exilent de sa réalité présente, de voir au-delà, d'avancer dans l'exil? Le ton intime et urgent, le verbe brûlé, c'est dans cet esprit qu'il tisse son récit, en créant un montage de retours en arrière où sa vie personnelle s'enchevêtre à l'histoire familiale, mêlant les faits et la fiction, la biographie et l'autobiographie. Sur un fond de fête — la vie explose à toutes les pages — et de mélancolie.

Paris. Moshone revisite les lieux de son enfance dans un quartier ouvrier du XIe arrondissement. «J'entre au numéro vingt-neuf, monte au cinquième, et là, sans faire de bruit, je colle mon oreille sur la porte à gauche au bout du couloir. Je m'appelle Moshone, j'ai cinq ans.» Dans sa famille, on ne parle pas un mot d'hébreu, on ne pratique pas la religion des ancêtres, on est Français. Gamin difficile et turbulent, Moshone fréquente dès le primaire le pensionnat. Quand il revient la fin de semaine, il se sent de plus en plus visiteur, déjà étranger. Au lycée, il est traîné en conseil de discipline pour avoir frappé un étudiant au réfectoire qui lui a lancé: «on sait que t'es juif, mais c'est pas une raison pour prendre toute la sauce». À l'été 1968, apprenti dans l'atelier des tapissiers de son père, il vit avec lui des moments rares d'intimité et de silence. Arrive la fin de l'adolescence, un bac en poche, obtenu à l'arraché, Mezel Tov' (félicitations), il décide de poursuivre ses études à Jérusalem, emportant dans sa mémoire les mots en ladino (judéo-espagnol) de sa grand-mère: «Va, Moshone, viajo bueno.»

Yeroushalaïm. Années d'insouciance où Moshone collectionne les filles et les succès, apprend l'hébreu, rencontre pour la première fois une bande de militants totalement allumés qui croient dur comme fer en l'intervention communautaire, renforce son identité culturelle juive, empoche une maîtrise. Années glorieuses où il rencontre Dvora, juive d'origine égyptienne. Amoureux en proie à la fureur érotique, la lumière qu'émet leur corps quand ils s'aiment rappelle celle des amants du roman de Jonathan Safran Foer (Tout est illuminé) dont les lueurs sont visibles depuis la Lune...

Invité à Montréal pour un contrat de quelques mois, Moshone est toujours là après trente ans. Après l'échec référendaire en 1995, un officier de direction lui balance: «C'est à cause de vous si on a perdu.» C'est qui, «vous»? Le Juif, en référence à l'argent ou au lobby occulte, le Français, le maudit Français envers qui il y a encore un malaise ou un contentieux à régler, l'étranger qui brouille les cartes. Il faut lire les pages 203 à 205 sur la stigmatisation des immigrants et l'insécurité identitaire des Québécois. Un fort coup de gueule poussé par celui qui se croyait citoyen à part entière. Moshone se demande pour la énième fois s'il a bien fait de quitter la France. De nouveau, il ressent avec douleur la condition de l'exilé. Être en exil, c'est-à-dire nulle part. Il fait siens les mots d'Amin Maalouf cités en exergue du récit: «Je suis né étranger, j'ai vécu étranger, et je mourrai plus étranger encore.»

Feu roulant de bonheurs et de malheurs, Va, Moshone laisse fuser plusieurs scènes auxquelles il est impossible d'être insensible. À Yad Vashem, le principal monument commémoratif de l'Holocauste en Israël, dans la salle où sont gravés dans la pierre les noms des camps d'extermination, brûle la flamme du souvenir. Sarah, la grand-mère de Moshone, debout devant le nom d'Auschwitz, dépose dans la flamme un papier tout froissé et jauni. C'est la dernière lettre écrite à son ma-ri Isaac et jamais envoyée, ignorant où il avait été emmené. Une autre scène tout aussi émouvante nous montre Moshone déposant lui aussi une lettre sur le corps de son père, enveloppé d'un linceul, avant qu'il ne soit recouvert de la terre de Jérusalem. Alors qu'il n'a jamais récité le kaddish (prière des morts), soudé à son frère, les mots s'envolent de sa bouche: «Yit-gad-dal / vé-yit-qad-dach / ché-mèh raba...»

Il y aurait encore beaucoup à dire sur les tribulations de Moshone, sur le rôle déterminant des femmes dans sa vie. Il nous faudrait parler des idées qui déboulent, de l'écriture qui coule d'elle-même, truffée de mots en hébreu — une manière de rendre hommage à cette langue en la faisant vivre devant nos yeux de lecteur — du style qui a du panache, de la langue populaire extrêmement colorée et imprégnée d'humour.

Si l'écriture de l'exilé est nourrie par l'expérience individuelle, elle ouvre une zone de dialogue et d'échange. Va, Moshone nous invite à penser à une nouvelle forme d'hospitalité, non pas l'hospitalité à l'égard de l'homme, mais à l'égard d'une oeuvre qui existe par sa différence.

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Collaboratrice du Devoir


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