L'étrange histoire de TIM BURTON

Le cinéaste populaire auquel le prestigieux MoMA de New York consacre une exposition revient sur sa vie et sa carrière dans un livre-confidences. Une superbe préparation à son adaptation filmée d'Alice au pays des merveilles...

Alice s'approche du terrier et y tombe. Elle s'écrase au fond du gouffre, découvre une fiole et en boit le contenu. Alice bascule dans un autre état, de l'autre côté, aux antipodes. «Il existe un endroit unique au monde, un endroit rempli de mystères et de dangers», explique la voix hors champ, avec un accent britannique élégamment maîtrisé par l'Américain Johnny Depp, qui incarne lui-même le Mad Hatter, le chapelier fou que la terrible Reine de coeur a condamné à mort pour «tuer le temps».

Le reste de la bande-annonce de l'adaptation du classique Alice au pays des merveilles par le génial Tim Burton donne le goût de faire la file devant un cinéma. C'est justement fait pour ça. Elle a déjà été visionnée quatre millions de fois sur le site YouTube et le compte devrait culbuter encore plusieurs fois jusqu'au lancement d'un des films les plus attendus de 2010, le 5 mars.

L'année qui achève a célébré le génie de Tim Burton d'une tout autre manière, avec une exposition synthèse présentée au Museum of Modern Arts. Le travail toujours dans les salles new-yorkaises rassemble 500 dessins, toiles, esquisses, photos et extraits de films du créateur de Batman, Edward Scissorhands et The Nightmare Before Christmas, évidemment.

Il y a là en concentré tout ce qui fait la puissance et l'originalité de ce créateur. D'un côté, le cinéaste adulé par les masses du monde entier, dont chaque opus cinématographique draine les foules devant les grands et petits écrans. D'un autre côté, le créateur étudié par les savants muséologues, le divin dingo dont les travaux côtoient les chefs-d'oeuvre de l'art moderne et contemporain dans un des plus sérieux musées du monde. Le high et le low art concentrés, amalgamés, fusionnés. Quoi de mieux pour une épique époque impure?


À l'ombre d'Hollywood

Tim Burton est le crésus du 7e art, une sorte de James Cameron, en mieux, avec ce supplément d'art qui transforme un produit culturel en oeuvre tout en suractivant les tourniquets et les rendements en tous genres sonnants et trébuchants, produits dérivés compris. Surtout, ce Californien né à l'ombre des grands studios (au sens propre et figuré) donne l'impression d'avoir réussi le très difficile pari de rester fidèle à ses sentiments les plus intimes, sans aucune concession. Un de ses premiers grands succès, Edward aux mains d'argent, est d'ailleurs né d'un dessin de jeunesse exprimant la douleur de ne pouvoir communiquer adéquatement avec son entourage.

La fructueuse collaboration avec Johnny Depp, devenu l'acteur fétiche de M. Burton, date de cette production. En fait, d'une rencontre dans un bar d'hôtel la paire insécable depuis a passé des heures à confronter des visions du monde où la passion pour les films de série, la musique, les monstres et les raisins en plastique, joue un rôle non marginal.

Johnny Depp signe non pas une, mais deux préfaces du livre de son ami et accoucheur cinématographique produit avec la collaboration du journaliste britannique Mark Salisbury. Des textes bien tournés, un pour chacune des éditions, la vieille et la nouvelle, revue et augmentée.

La star mondiale a l'humilité et l'honneur de reconnaître sa dette immense envers ce réalisateur hors pair qui l'a extirpé des productions médiocres et des rôles minables. «J'ai choisi de l'écrire [ce texte] en tenant compte de l'état d'esprit sincère dans lequel je me trouvais au moment où il m'a sauvé, dit la superstar, à savoir celui d'un perdant, d'un paria, d'un morceau de viande made in Hollywood prêt à être sacrifié à n'importe quel instant.»

Le sous-titre annonce des entretiens, mais il ne s'agit pas vraiment de ça. Oui, bon, messieurs Salisbury et Burton ont passé bien du temps à dialoguer et le reporter a organisé le résultat. Seulement, dans les textes, des mises en contexte et des explications, en caractères gras, remplacent les questions de la formule traditionnelle. Le résultat s'avère aussi instructif qu'agréable.

Les textes se présentent de manière chronologique: d'abord au sujet de l'enfance de Tim Burton, puis sur ses débuts au cinéma et ensuite à propos de chacun de ses films. Les révélations abondent, les confidences aussi. Le créateur se livre sur sa vie, son art et son entourage sans censure, en ouvrant le jeu, à livre ouvert, quoi.


Dans une armoire

Les fans plus ou moins maniaques vont retrouver dans ce long journal bioprofessionnel une mine de renseignements pour enrichir la compréhension de l'oeuvre. Dès les premiers propos et confidences, Tim Burton revient sur son enfance à Burbank et à sa découverte de l'art qui allait le happer.

«J'ai toujours aimé les monstres et les films de monstres, dit-il. Il ne m'on jamais fait peur. Mes parents disaient que rien de m'effrayait, que je regardais tout et n'importe quoi. Et tous ces trucs sont restés en moi. King Kong, Frankenstein, Godzilla, L'Étrange Créature du lac noir, ils se ressemblaient tous, seuls les maquillages et les costumes en caoutchouc les différentiaient. Mais justement, ils dégageaient tous quelque chose qui me plaisait terriblement. J'avais le sentiment que la plupart de ces monstres étaient souvent incompris et qu'ils avaient généralement plus de coeur et d'âme que les humains entre eux.»

Il obtient son premier boulot dans les studios Disney en 1979, à 21 ans, après une formation en animation dans une école financée par l'empire de Mickey. On le met alors à l'ouvrage sur le film Rox et Rouky. Seulement, le pauvre traîne en lui trop d'images noires et trop d'envies marginales pour s'intégrer simplement.

«Je donnais l'impression d'être quelqu'un de bizarre, explique-t-il. Je m'installais fréquemment au fond d'une armoire dont je ne sortais pas, je m'asseyais sur mon bureau, ou bien en dessous, je faisais des trucs étranges comme m'arracher une dent de sagesse et inonder de sang les couloirs. Mais je suis arrivé à dépasser ce stade. Je ne m'enferme plus dans une armoire...»

Qui s'en plaindra? En tout cas, pas les innombrables parents et enfants qui attendent son Alice en trépignant. Il n'est pas question de cette production dans les propos et confidences, arrêtés après Sweeney Todd, son récent drame musical. Tim Burton s'explique par contre sur ses choix nombreux de sujets «pour enfants», sur son adaptation de Charlie et la chocolaterie par exemple.

«J'ai appris au fil du temps qu'il valait mieux avancer sans rien dire à personne, confie Tim Burton, qui ne cesse dans les entretiens d'interroger sa relation d'amour-haine avec les grands studios. J'ai essayé d'appliquer cette tactique à deux reprises. Sur Ed Wood et Edward aux mains d'argent, que j'avais tenté de réaliser avec des budgets plus modestes, j'ai presque eu le sentiment de devoir cacher qui j'étais, voire de changer de nom avant de me mettre au travail. La manière dont les gens vous perçoivent soulève énormément d'obstacles. On croit que vous avez de l'argent, que vous êtes un gros réalisateur hollywoodien; alors, si vous ne payez pas les gens à la seconde, vous les dépouillez, etc. Bizarrement, la célébrité rend les choses plus difficiles...»

À voir en vidéo