La saga des ratés

Vous cherchez un roman réconfortant? Un bon petit roman plein de bons sentiments? Avec une histoire pas trop compliquée qui va droit au but? La Canicule des pauvres n'est pas pour vous.

Vous recherchez un style classique, une écriture fine, appliquée? Vous aimez les ambiances feutrées, les images nuancées? Vous appréciez la retenue, le sous-entendu? La Canicule des pauvres n'est pas pour vous non plus.

À moins que... À moins que votre curiosité ne l'emporte sur vos appréhensions. Que vous laissiez vos repères au vestiaire. Que vous acceptiez de vivre une expérience littéraire hors des sentiers battus.

Vous serez dérangés, secoués. Vous serez choqués, déboussolés. Vous pourriez être exaspérés par bouts. Mais vous pourriez y prendre goût, malgré tout.

La Canicule des pauvres est le premier roman de Jean-Simon DesRochers, 33 ans. Il a signé deux recueils de poésie, dont l'un, Parle seul, lui a valu en 2004 le prix Émile-Nelligan. Prêts à découvrir un auteur qui pourfend tous les tabous?

Pensez à un mélange de Michel Houellebecq et de Bret Easton Ellis, du marquis de Sade et de Dostoïevski: vous y êtes presque. Ajoutez-y un zeste de Nelly Arcan. Et un humour noir, acide, à la Tonino Benacquista.

Pensez aussi à Robert Lepage, pour la structure hachurée, la succession de tableaux. Imaginez que Michel Tremblay a mis son nez dans les dialogues, les monologues intérieurs. Et que l'ombre de Denis Vanier plane au-dessus de tout ça. À moins que ce soit celle de Josée Yvon?

Ouf! C'est du solide. Du solide imparfait, bavard, qui s'étend sur près de 700 pages. D'accord. Trop de ceci, de cela, on déborde, on est dans la surenchère ici.

Mais il y a bel et bien une histoire, un fil narratif qui se tient. Tout se passe en dix jours. Dix jours de canicule chez des pauvres. Des pauvres marginaux, déjantés, paumés.

Ils sont une vingtaine. Ils habitent le même immeuble décrépi, miteux, dans le Quartier latin à Montréal: Le Galant. Une ancienne maison de passe, en fait.

Il y a le pornographe, l'héroïnomane, la cinquantenaire liftée de partout, la jeune pute. Il y a le pusher, la tueuse à gages, le groupe de musique punk dont les membres, tous séropositifs, se prêtent à des orgies.

Il y a un bédéiste japonais en quête d'inspiration, un vieil Américain jamais remis d'une peine d'amour, de jeunes immigrés colombiens qui rêvent d'un avenir meilleur. Il y a une vieille dame qui meurt en regardant la télé. Et le cadavre d'un suicidé qui se décompose, qui pourrit...

On passe de l'un à l'autre, d'heure en heure, pendant les dix jours que dure la canicule. On a peine à retenir leurs noms, on s'y perd un peu, au début surtout. Mais on finit par s'y faire.

On finit par être complètement avec eux. Dans la chaleur, l'humidité, la moiteur, la sueur, les mauvaises odeurs. Dans le sordide, la décadence, le glauque. Dans l'autodestruction quotidienne, à répétition.

L'exploit de Jean-Simon DesRochers est là: dans la façon de faire vivre ses personnages, séparément ou ensemble. Dans la façon de nous les faire voir, du dehors et du dedans.

Il les fait bouger, agir, il les fait souffrir, aimer, chercher un sens à tout ça, à leur vie. Il les fait parler, à haute voix ou dans leur tête. Il creuse leur passé, leurs souvenirs. Il nous fait entrer par tous les moyens dans leur univers individuel et collectif.

Il est impudique, cru, il est cruel, sans pardon. Il est subversif. Il nous en met plein la vue, nous écoeure, nous provoque. Il teste nos limites, sans aucun principe moral, au-delà du bien et du mal.

Au milieu de l'enfer, quelques éclaircies tout de même. Quelques moments tendres, bouleversants. De l'amitié, de l'amour, malgré le pire qui menace d'arriver tout le temps.

Il y a la création aussi, le processus créatif comme porte de sortie. Une petite note d'espoir pour qui cherche à canaliser ses manques, ses désirs, ses rêves, dans l'art... peut-être.

Mais ce qui domine, c'est le sentiment qu'éprouvent les personnages d'être des ratés. De mériter ce qui leur arrive. C'est le désespoir. Celui, entre autres, qu'exprime, dans ses mots, un vieillard de 84 ans. Un homme qui toute sa vie a attendu. Attendu quoi?

Tandis qu'il veille sa femme mourante, celle qui va expirer son dernier souffle devant la télé, il se dit ceci: «On est un enfant pis on attend de devenir adulte... on est adulte pis on attend d'être amoureux... on est amoureux pis on attend de gagner de l'argent... on en gagne un peu pis on découvre que ça change rien.»

Sa conclusion: «Pis quand on finit par s'avouer que la vie, c'est jamais comme on veut... on tombe malade pis on se bat pour pas mourir. Pourquoi se battre... ça changera rien... on est toujours déçu... il se passe jamais rien... absolument rien... »

La Canicule des pauvres est un livre effrayant. Tragique. Terrifiant. Un livre sans concession. Un livre foisonnant, ambitieux. Un livre d'exception.