Polars - Solide offensive québécoise

Quand même rare que, coup sur coup dans la même semaine, deux polars québécois tombent sur mon bureau. Et comme, encore plus rare, les deux ouvrages soutiennent fort bien la comparaison avec l'abondante production de la saison, plongeons-y donc sans tarder...

L'histoire du Mort du chemin des Arsène de Jean Lemieux est plantée dans le décor sauvage de la fin d'été aux îles de la Madeleine. Sous la pluie et le vent violent souvent, on suit là les méandres de la deuxième enquête du sergent-détective André Surprenant de la SQ qui, à quelques jours de son départ des Îles pour un nouveau poste à Québec, doit cette fois-ci trouver l'assassin du violoneux national Romain Leblanc. Il découvrira bien vite que la vedette est un personnage très complexe; atteint d'une balle en plein coeur, en pleine gloire, Leblanc a vécu des histoires d'amour tourmentées où l'argent et le pouvoir jouent un rôle capital. Les coupables possibles sont légion...

Lemieux sait raconter les histoires et celle du cadavre trouvé dans sa maison de l'Étang-du-Nord est riche en rebondissements divers. Ses personnages sont bien campés, échappant la plupart du temps aux gros traits et à la caricature; son intrigue est solide et bien ficelée, et son écriture, remarquablement efficace. Un peu plus de senti dans la désespérance, comme ne l'aurait jamais dit Toe Blake, et on passe à un autre niveau...

Geneviève Lefebvre campe, elle, son histoire dans le quartier montréalais de Griffintown, entre Pointe-Saint-Charles et le sud-ouest du bas de la ville. C'est dans cet ancien quartier irlandais toujours aussi pauvre et délabré que la productrice de cinéma Maggy Sullivan veut transplanter une sorte de remake de l'histoire de Maria Goretti, «celle qui a dit non», la patronne de toutes les victimes du monde. Le scénariste qui travaille au projet de film, Antoine Gravel, aura à démêler là un écheveau très dense de paliers de réalité où la pègre, la passion, la violence ordinaire et l'assassinat en série de jeunes filles du quartier l'amèneront à changer sa vision de l'existence, disons...

Ici aussi l'histoire est solide, riche, peut-être même un peu trop. En fait, on pourrait presque dire que Je compte les morts — le titre est un hommage pas du tout déguisé à François Barcelo, on l'apprend dans les remerciements d'usage — a du matériel pour au moins deux ou trois romans. Le chapitre sur la mafia

irlandaise du quartier, par exemple, est particulièrement fouillé, fascinant par instants, surtout lorsque se dévoile la silencieuse solidarité des gens qui hantent les espaces marqués par la misère. Tout au long, on sentira une sorte de même souffle dans l'intime chaleur des descriptions et dans les mots sim-ples de ceux qui vivent là... surtout ceux de ce fascinant personnage de la petite rouquine, Laurie. Par contre, l'histoire en filigrane du tueur en série est plutôt faible, surtout à cause du psychologisme minimaliste avec lequel on définit le personnage. Rien qu'une séance de respiration par le nez ne puisse régler...

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