Silence de Tolstoï

Sur les centaines de clichés que l'on possède de lui, Léon Tolstoï apparaît souvent avec sa belle barbe argent qu'il fait couler entre ses doigts. Il semble toujours interroger le monde de son regard doux et scintillant. Depuis sa mort en 1910, ses silences mêmes ont fait l'objet d'interrogations infinies. Combien d'exégètes ont-ils médité sur la sentence — «Tais-toi, tais-toi, tais-toi» — qui éclaire, dans son journal, sa rupture avec sa femme? Et au-delà de la vie du grand romancier russe, que sait-on aujourd'hui de la pensée politique de ce mystique absolument hors norme?

Tolstoï est d'abord un homme-orchestre épris de liberté. À la fin du XIXe siècle, alors qu'il est déjà reconnu comme l'un des plus brillants écrivains, on finit d'interdire la vente des hommes de couleur en Occident et, du coup, on se persuade que l'esclavage n'existe plus sur la terre autrement que dans les manuels d'histoire ou dans quelques contrées lointaines. Tolstoï pense, lui, que ce ne sont que les formes extérieures de l'esclavage qui ont été abolies. Car des hommes continuent d'être exploités. On profite d'eux, on les utilise, on les fait travailler comme des bêtes pour des salaires de misère tout en croyant que, parce qu'on ne les fouette plus, on ne les tient pas en esclavage.

L'auteur de Guerre et paix, comte de son état jusqu'à ce qu'il délaisse son titre, est un des premiers à abolir le servage en Russie. Dans son immense domaine de Iasnaïa Poliana, il propose la liberté en idéal et tente, tant bien que mal, d'introduire dans sa propre maison des moeurs plus simples et plus humaines.

Tolstoï éprouve un amour immense pour le peuple même et, tout particulièrement, pour les paysans. Il lui semble que ces gens sont naturellement bons et vertueux. C'est d'ailleurs en partie grâce à son soutien financier que des milliers de doukhobors peuvent émigrer dans l'Ouest canadien.

En toute logique, Tolstoï affectionne aussi la culture issue du peuple, notamment les chants et les contes. Cet ancien militaire prend plaisir à travailler au milieu des arbres et des champs, à s'occuper d'étriller les chevaux et d'entretenir les ruchers. Le voici même qui fabrique de ses mains ses propres bottes de cuir... Tolstoï se dévoue plus que tout à l'éducation des enfants des moujiks, selon une conception de la bonté de la nature humaine qui n'est pas sans rappeler celle mise en avant par Jean-Jacques Rousseau.

Épris de la doctrine chrétienne de l'amour du prochain, l'écrivain semble rechercher sans cesse la compagnie des damnés de la terre, à la ville comme à la campagne. Cet amour des humbles n'empêche pas la famille Tolstoï de surprendre ses milliers de visiteurs en mangeant, comme le rappelle sa fille Tatiana, dans des services en argent. Tolstoï adore par ailleurs jouer au tennis et rouler sur la bicyclette que lui a offerte la «Société moscovite des passionnés de vélocipède»... Le moderne touche chez lui sans cesse à la tradition.

À travers la multitude de ses pensées et de ses préoccupations, l'oeuvre littéraire prit assurément chez Tolstoï la plus large place jusqu'à la fin de sa vie. Guerre et paix, amorcé à l'époque de la naissance de ses premiers enfants, fut repris et recopié plus d'une dizaine de fois avec l'aide de sa femme, Sophie Bhers, laquelle laissa dans l'oeuvre de son mari une part de sa raison.

Tolstoï a laissé derrière lui un Hymalaya de papiers. En français, nous ne connaissons surtout de ce sommet que la partie qui pointe au plus haut du ciel littéraire: les grands romans — Guerre et paix, Anna Karénine — et des textes aussi riches que divers — La Mort d'Ivan Ilitch, Le Diable, La Sonate à Kreutzer, Le Bonheur conjugal, pour ne nommer que ceux-là. Pour ces oeuvres majeures, Tolstoï eut toujours un très vaste public, aux quatre coins du monde. Ses derniers récits, plus sombres, plus empreints des terreurs de l'existence humaine, surent séduire quelqu'un tel Kafka tandis qu'un Lénine se sentait dans l'obligation de répondre à certains aspects d'une oeuvre qu'il admirait par ailleurs...

Toujours en lutte contre lui-même autant que contre son milieu, s'analysant autant qu'il analysait son époque, Tolstoï a écrit, surtout vers la fin de sa vie, plusieurs textes de nature politique dont seuls quelques militants d'une frange de la gauche semblaient jusqu'à tout récemment avoir mesuré l'importance.

Souvent déconsidérés par plusieurs exégètes de son oeuvre, ces écrits sont pourtant empreints d'un humanisme étonnant. Faut-il rappeler que quelqu'un comme Gandhi jugea bon de correspondre avec le grand écrivain russe avec qui il partageait les principes de la non-violence?

Un traducteur passionné, Éric Lozowy, professeur à l'université McGill, vient de traduire quelques-uns de ces beaux textes de Tolstoï. On peut regretter que son éditeur n'ait pas su mieux l'encadrer dans son travail de présentation des textes, mais il faut saluer sa belle traduction et l'originalité de son travail. Lozowy révèle sans conteste une facette importante du géant de la littérature russe.

Voyez ici Tolstoï s'insurger contre ce qui lui semble être le stade suprême de l'esclavage: l'État. «Il s'agit d'une organisation très artificielle et chancelante, et le fait qu'elle peut être détruite par la moindre secousse ne prouve aucunement qu'elle est nécessaire mais, au contraire, que si elle a déjà pu l'être, elle est maintenant inutile, donc nocive et dangereuse.»

L'armée? L'ancien héros de Sébastopol en parle d'expérience. Il la considère comme une machine à abrutir l'esprit des soldats autant que l'âme du peuple: «Pour que cessent l'oppression des peuples et les guerres inutiles, pour qu'on ne s'insurge plus contre ceux qui semblent coupables de celles-ci, pour qu'on ne les tue pas, il faut semble-t-il, peu de choses: il faut seulement que les gens comprennent les choses telles qu'elles sont et qu'ils les nomment par leur véritable nom, qu'ils sachent qu'une armée est un instrument de meurtre et que le rassemblement et la direction d'une armée — justement ce que font avec tant de présomption les rois, les empereurs, les présidents — sont une préparation au meurtre.»

Contre la violence

Dans un autre texte fort consacré à la résistance contre l'oppression des puissants, Tolstoï propose aussi une réflexion sur la situation coloniale de l'Inde. Il est résolument contre la violence, même menée dans la perspective de la libération du joug anglais. Pourquoi? Au nom même de la libération totale: «Lorsque les Hindous se plaignent qu'ils ont été asservis par les Anglais, c'est comme si des ivrognes se plaignaient d'avoir été asservis par les vendeurs de vin qui se sont installés parmi eux. Vous leur dites qu'ils ne peuvent pas boire, mais ils vous répondent qu'ils y sont tellement accoutumés qu'ils ne peuvent plus s'abstenir, qu'ils doivent puiser leur énergie dans le vin. [...] Ne résistez pas au mal, et ne participez pas vous-mêmes au mal, à la violence des administrations, des tribunaux, des collectes d'impôts et, surtout, de celle de l'armée, et personne au monde ne pourra vous asservir.»

On comprend bien, à la lecture des Écrits politiques de Léon Tolstoï, pourquoi plusieurs penseurs libertaires ont senti le besoin de faire de ce colosse de la littérature universelle un des piliers de leur pensée.

ÉCRITS POLITIQUES

Léon Tolstoï

Textes choisis, traduits du russe et présentés par Éric Lozowy

Écosociété

Montréal, 2003, 162 pages

SUR MON PÈRE

Tatiana Tolstoï

Allia

Paris, 2003, 128 pages

À voir en vidéo