Entrevue avec Gary Victor - Éclats de magie et corruption en sol haïtien

L'écrivain Gary Victor
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir L'écrivain Gary Victor

C'est un policier. Il vit dans un monde corrompu jusqu'à la moelle. Et il assiste, impuissant, à sa déchéance. En entrevue, l'écrivain haïtien Gary Victor explique qu'il ne partage pas le pessimisme de Dieuswalwe Azémard, le personnage principal de son dernier roman, un roman policier mêlé de fantastique et de réalisme, Saison de porcs, paru aux éditions Mémoire d'encrier. Mais comme lui, il tente de rester droit au milieu de la corruption dans la société haïtienne d'aujourd'hui. Gary Victor est l'un des invités d'honneur du Salon du livre de Montréal.

«C'est difficile de vivre différemment sur la terre d'Haïti, c'est comme pour le personnage de mon livre», dit-il.

Ce personnage donc, Dieuswalwe Azémard, «traîne son honnêteté comme un boulet à ses pieds [...]. Il vit dans un lieu où il n'y a pas d'éthique, il n'y a pas de principe, dans une fiction permanente, où ce qu'il voit le laisse ébahi [...]. Souvent, il aimerait faire comme les autres. Il n'est pas fier de son honnêteté. [...] En Haiti, celui qui est honnête est un peu considéré comme un raté, parce qu'il n'est pas riche. C'est difficile d'être honnête et d'être riche, surtout chez nous», dit-il.

On dit de Gary Victor qu'il est l'auteur le plus lu d'Haïti. Et malgré les régimes difficiles qui ont tour à tour pris le pouvoir dans son pays, il dit avoir désormais en Haïti la latitude d'écrire et de dire librement ce qu'il pense notamment des excès des régimes en place, lui, qui, en plus de ses livres, intervient régulièrement à la radio dans son pays. Cela n'exclut évidemment pas qu'il ait dû s'exiler au Québec lors du coup d'État de 1991, qui a chassé le premier gouvernement d'Aristide dans lequel il avait travaillé. Gary Victor est ensuite retourné vivre en Haïti, où il dit que la situation s'améliore tout de même lentement.

«On est dans un lieu où il y a quand même un fonctionnement minimal de certaines institutions, même si on peut se plaindre que ça fonctionne mal, de la qualité de nos politiciens et de la corruption. Nous avons un président élu et un parlement. Même si on se pose des questions sur la légitimité de nos hommes politiques, et des élections, nous sommes dans un processus. On se pose énormément de questions sur le processus, et il y a beaucoup de choses à faire. [...] Il va falloir que les Haïtiens comprennent que la valeur des institutions est liée à la valeur de leurs choix»,dit-il.

Gary Victor n'est pas tendre dans ses livres envers tous ceux qui participent à la corruption généralisée. Saison de porcs met notamment en scène un réseau d'expérimentation illicite de médicaments sur des cobayes humains, ainsi qu'un policier qui y participe activement. À ce sujet, Gary Victor dit avoir bel et bien entendu des «rumeurs» concernant des pratiques similaires en sol haïtien, mais qu'aucune commission d'enquête n'est évidemment venue prouver.

Le roman met également en scène des sectes évangéliques, très présentes en Haïti, qui seraient impliquées dans ces sombres trafics. En fait, la fille de l'inspecteur Dieuswalwe Azémar, est elle-même, dans ce roman, donnée en adoption aux membres d'une secte aux commerces douteux.

Ce réalisme pessimiste est éclairé d'éclats de magie, qui témoignent de la culture vaudou qui imprègne les lieux. Certains personnages y seront transformés en porcs. Alors que, dans un roman précédent mettant en scène Dieuswalwé, les cloches d'une église cessaient subitement de sonner. On se délectera de cette touche de réalisme magique à laquelle l'inspecteur, ce pragmatique, est bien malgré lui confronté.

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