Littérature québécoise - Regards et paroles d'enfants

Guillaume Corbeil
Photo: Audrey Wells Guillaume Corbeil

Émile Ajar n'est pas mort. Pas mort en même temps que Romain Gary, son alter ego, un certain jour de décembre 1980. Il habite l'appartement situé au-dessus de celui du narrateur de Pleurer comme dans les films, le premier roman largement fantasmagorique de Guillaume Corbeil, un personnage d'enfant extralucide comme en compte déjà beaucoup — beaucoup trop? — la littérature québécoise.

Ce fils sans père nous raconte l'histoire de sa vie, de sa première échographie à sa tentative de suicide d'enfant, en passant par le jour où Émile Ajar, «l'ami de Maman», est venu s'installer à l'étage. Comment avec sa mère, béate d'admiration pour la chair de sa chair, ils collectionnent chaque numéro de La Grande Revue des Grands Écrivains, comment il s'entraîne à recopier chacune des phrases du dernier prix Goncourt afin de pouvoir un jour récolter les mêmes honneurs.

Autour de lui gravite «la petite Jade», une jeune cousine aveugle de naissance qui habite la même rue et croit à l'existence des monstres sous les lits. «Il valait sûrement mieux croire à un monde comme celui dans lequel elle s'imaginait vivre que de connaître en détail celui qui peu à peu se révélait à moi.»

C'est l'univers abstrait qui prend vie dans Pleurer comme dans les films, de Guillaume Corbeil — qui a reçu le prix Adrienne-Choquette plus tôt cette année pour L'Art de la fugue —, un roman plus ou mois convaincant, marqué au fer rouge d'une certaine poésie de l'enfance et d'un refus forcené du réel.

Un endroit irréprochable

Un peu plus consistant, le premier roman de Nicolas Chalifour repose lui aussi sur un narrateur au regard en biais, évoluant au milieu d'un univers apparemment étrange, qui s'exprime avec une certaine naïveté langagière.

Vu d'ici tout est petit s'appuie sur les observations d'un petit être vivant dans un terrier comme une moufette. Une sorte de farfadet sans âge, vaguement alcoolique, qui a vu passer tous les occupants d'un manoir ancien, depuis un certain major britannique après la conquête de la Nouvelle-France jusqu'aux employés de l'hôtel-restaurant d'aujourd'hui.

Il observe, se faufile, désire en secret, longe les murs «pour être vigilant». Observateur attentif, minutieux, il nous entraîne dans une visite guidée des lieux: lobby, cuisines, cave à vin, chambres.

Furtif et chapardeur, il décore sa tanière de ses petits larcins: objets brillants, bouteilles d'alcool, un harmonica, des clés. Voyeur, il a une prédilection pour le spectacle des ébats sexuels. Amoureux d'une femme de chambre «vraiment pas pareille», il se transforme au besoin en vengeur invisible, lui qui sait «vraiment très bien ce qu'il faut faire parce qu'il y a des limites à tout»...

Tandis que les destins et les drames passent, il reste là, figure permanente de ce théâtre d'ombres qui s'appelle la vie. «Vu d'ici, tout est petit, tout est petit comme moi et on voudrait pouvoir ne pas y croire, mais c'est comme ça depuis toujours et ce sera toujours comme ça encore longtemps.»

Collaborateur du Devoir