Maléfices, beaux objets et irrésistible tentation des sens

Photo: Alto

Il y a des auteurs qui mériteraient d'être mieux connus. Et l'on se réjouit de répandre la bonne nouvelle de leur oeuvre. C'est le cas de Martine Desjardins, qui vient de signer chez Alto un livre superbe, Maleficium, d'une eau comme on en trouve peu sous nos latitudes.

On pourrait dire que Maleficium est l'histoire d'un abbé de Montréal, Jérôme Savoie, qui commet l'acte de retranscrire ce que ses ouailles lui confient dans le secret du confessionnal. Mais Maleficium est en fait bien plus que cela. C'est un voyage fantastique aux quatre coins du globe, qui se déroule à une époque où voyager était encore le lot de quelques-uns, partis dans des contrées lointaines d'où ils ramenaient des épices, des tapis ou des bijoux. Maleficium, c'est aussi une fête des sens teintée de magie, noire et blanche, et traversée d'une hypersensibilité digne d'un Huysmans ou d'un Poe.

«Ce livre-là est vraiment puisé dans mes lectures d'adolescente, qui étaient les nouvellistes fantastiques, Théophile Gauthier, Villiers de L'Isle-Adam, Hoffmann ou des trucs de Barbey d'Aurevilly, Les Diaboliques, une oeuvre qui m'a beaucoup marquée», dit l'auteure en entrevue.

Hypersensible, Martine Desjardins l'est peut-être elle-même, elle qui confesse qu'elle ne voyage jamais parce qu'elle réagit fortement aux lumières et aux odeurs.

Pourtant, sa description du Cachemire, dans le premier chapitre, réjouira quiconque a foulé le sol de ce lieu féerique, que l'on a déjà comparé à l'Éden, et où pousse le safran rouge, si rare et si précieux.

Les effluves du safran, «plus enivrantes que celles du plus puissant alcool, plus élusives aussi», qui éveillent des «pensées vénéneuses où la douloureuse douceur de la dépravation se mêle à la joyeuse amertume de la corruption», c'est ce qui damne d'ailleurs le personnage principal de ce chapitre, où l'on rencontre aussi une mystique aux stigmates sanguinolents.

Tous les sens sont convoqués dans ce roman, qui est aussi la somme de huit confessions, toutes plus affolantes les unes que les autres. Et ils procurent un plaisir qui ne tarde pas à être insoutenable, une sensation que Martine Desjardins dit avoir déjà expérimentée dans la vie.

«C'est quelque chose que j'ai déjà vécu, comme un plaisir trop fort. S'il y a trop d'épices, par exemple, la sensation devient intolérable», raconte-t-elle.

Malgré l'aspect résolument fantastique de ses nouvelles, où les femmes peuvent tirer des boules d'encens de leurs oreilles et où les tapis cachent des dessins secrets, Martine Desjardins dit consacrer une part importante de son travail à la recherche.

«La recherche est une partie monumentale de mon travail», dit celle qui est également chroniqueuse à L'Actualité et qui dit vérifier plusieurs fois une information avant de la croire.

Elle lit, donc, les journaux d'explorateurs du monde entier, des informations sur la médecine, sur l'entomologie et sur les différentes professions que pratiquent les différents confessés de l'abbé Savoie.

La description de la science empruntée à ses professions accentue d'ailleurs chez le lecteur la sensation d'exotisme, explique-t-elle.

En fait, Martine Desjardins dit répondre davantage aux lois du symbolisme qu'à celles de la psychologie humaine. Lorsqu'elle a écrit chacun des chapitres de Maleficium, elle s'est d'abord inspirée d'un objet puis d'un lieu où se déroulerait l'action. Ensuite, elle a effectué une recherche intensive qui lui a permis d'allier ces deux éléments dans un récit. Dans le cas du Cachemire, en pleine terre musulmane, il lui fallut du temps avant de débusquer ce site, chrétien, où l'on prétend voir l'empreinte des pieds du Christ.

Martine Desjardins avoue également un intérêt pour la malformation humaine. L'un des personnages de son dernier chapitre est d'ailleurs affublé d'une queue de dix-sept vertèbres.

«Les queues humaines existent», dit Martine Desjardins en entrevue. Elle dit même qu'un homme portant une telle queue vit présentement en Inde, et que des dévots lui vouent un culte parce qu'ils croient y voir une incarnation d'Hanuman, le dieu-singe. Dans son roman, elle relève aussi que le foetus humain est pourvu d'une petite queue au début de son existence, appendice qu'il perd en cours de développement.

«Ce que je recherche dans le réel, c'est ce qui dévie un peu de la norme, dit-elle, ce qui est curieux, étrange et bizarre. J'aime les objets rares, les comportements étranges, les malformations physiques. C'est là que je cherche le fantastique, ce n'est pas dans le surnaturel.»

En fait, c'est dans l'amplification de cette bizarrerie que se trouve le fantastique.

«Je pourrais combler des lacunes du récit par l'invention, mais je ne me le permets pas», dit-elle.

Le beau est toujours bizarre, écrivait Baudelaire dans ses Curiosités esthétiques. Pour ceux qui l'auraient oublié, Martine Desjardins a écrit un livre qui semble tout droit sorti du XIXe siècle, à l'âge d'or du symbolisme décadent, offrant ainsi une oeuvre comme on ne croyait plus qu'il s'en écrivait aujourd'hui.