Éloigner la mort

Le sujet central du deuxième roman de Janette Bertrand, Le Cocon, porte sur le suicide.
Photo: Jacques Mignault Le sujet central du deuxième roman de Janette Bertrand, Le Cocon, porte sur le suicide.
Dans l'avant-propos, un petit bijou en soi, l'auteure écrit: «J'ai vécu dans le Faubourg à m'lasse toute ma jeunesse. J'ai sillonné ses rues en bottines blanches, en petits souliers vernis noirs, en patins à roulettes, en reinettes, en talons hauts.»

C'est dans le quartier de sa jeunesse qu'elle situe l'action. Mais l'histoire qu'elle raconte se passe aujourd'hui. À l'heure des couples divorcés, des mères monoparentales. Des adolescentes hypersexualisées, des homosexuelles désireuses de procréer. Et des machos contraints de se convertir en hommes roses.

Le Cocon nous plonge dans le quotidien d'un groupe de voisins de tous les âges, qui habitent un immeuble converti en coopérative d'habitation. Par le biais de ce microcosme, c'est une fresque sociale qui se dessine. Une fresque sociale, mais où l'approche psychologique s'affirme. Où les drames individuels se multiplient dans leur diversité, comme autant de parcelles du grand drame collectif qu'est la lutte pour la survie, pour la dignité humaine, au-delà des tabous.

La grande force du Cocon: donner tour à tour la parole à tout un chacun, sans discrimination, sans jugement. Nous donner à voir et à entendre leurs déchirements intérieurs, leurs aspirations.

Du Janette Bertrand tout craché, quoi. Qui, comme elle l'avait fait dans son premier roman, Le Bien des miens, a réduit au minimum les descriptions. Mais sans tomber dans l'excès, cette fois.

À la parution du Bien des miens, une saga familiale très, très noire, l'auteure disait qu'elle avait voulu qu'on voie «penser ses personnages». Le livre donnait à lire une suite de monologues intérieurs, qui, à la longue, finissait par manquer de surprises, par devenir répétitive, vu l'absence de sauce romanesque pour lier le tout.

Le Cocon propose une forme plus achevée. Les dialogues et les monologues intérieurs dominent, mais des repères extérieurs existent, qui rendent moins sèche la trame narrative. Le récit gagne en épaisseur, en pouvoir d'évocation.

Mais ce qui frappe surtout, c'est le changement de ton, de registre. Autant le premier roman de Janette Bertrand était désenchanté, désespérant, sans issue, autant son deuxième mise sur l'espoir. Étonnamment. Puisque le sujet central du Cocon est le suicide.

Parenthèse: après la lecture en enfilade, ces dernières semaines, des romans récents de Nelly Arcan et de la jeune Olivia Tapiero qui portent sur le même thème, on se dit que cela commence à ressembler à un phénomène. Toutes ces histoires de suicide dans notre littérature actuelle ne tombent pas des nues. C'est saisissant, ça remue.

Outre le style d'écriture, ce qui distingue le roman de Janette Bertrand des deux autres, plus intimistes, c'est qu'ici, le suicide a une cause bien définie, palpable. Le désir d'en finir avec la vie est «explicable», et non pas lié à un mal à l'âme, profond, généralisé, presque intrinsèquement lié à la personnalité de l'individu suicidaire.

Autre différence: l'individu qui veut mourir, dans Le Cocon, n'est pas une femme, mais un homme. Un homme qui, lui aussi, va rater son suicide. Un homme dévasté par la mort de sa femme et de ses deux filles. Un an, jour pour jour, après leur disparition dans un raz de marée au Mexique, il erre, sans autre but que de cesser de souffrir. Le roman commence là.

Un autobus passe, et voilà: il se jette devant. Mais la conductrice l'évite. Elle le prend sous son aile, l'emmène chez elle. Dans le cocon. Où toutes sortes d'événements vont se bousculer, où, l'un après l'autre, les voisins vont prendre le suicidaire en affection. Ce qui ne l'empêche pas de vouloir recommencer, pour de bon cette fois.

Toute l'histoire tourne autour de cet homme, qui pour toutes sortes de raisons, est empêché de se suicider. Et qui, à force de retarder le moment de sa mort, va reprendre goût à la vie, malgré lui.

L'idée est bonne. Le seul problème: on voit les ficelles. On voit venir la fin de ce roman plein de bonnes intentions, présenté d'ailleurs en quatrième de couverture comme un livre qui «raconte une histoire lumineuse qui fait du bien et qui finit bien».

On se dit souvent aussi que c'est trop gros. À la limite de l'invraisemblable. À la limite de la caricature, tellement les personnages en mettent, en beurrent épais. L'impression d'être dans une comédie vaudevillesque par moments.

Et puis, on se dit que oui, pourquoi pas. Janette Bertrand aura réussi ça: nous faire sourire, et même rire, en parlant du suicide. Nous envelopper dans un cocon réconfortant, grouillant de vie, pour éloigner la mort, comme on prend un petit enfant dans ses bras, la nuit, pour chasser ses cauchemars.
 

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