Histoire - L'aventure intellectuelle audacieuse de L'Arche

Le peintre Marc-Aurèle Fortin (à l’arrière, au centre) entouré de ses amis comédiens, à L’Arche, en 1910
Photo: Archives du musée des beaux-arts de montréal Le peintre Marc-Aurèle Fortin (à l’arrière, au centre) entouré de ses amis comédiens, à L’Arche, en 1910

Qui pourrait soupçonner que l'édifice à façade de pierres anonyme du 26-28, rue Notre-Dame Est, dans le Vieux-Montréal, a abrité au début du XXe siècle l'une des communautés artistiques les plus dynamiques et les plus audacieuses de l'époque? Entre 1904 et 1929, des dizaines de peintres, d'écrivains, de musiciens et d'intellectuels trouvèrent refuge sous les combles de ce qui était alors le 22, rue Notre-Dame Est pour y travailler, discuter, assister à des conférences ou participer à des «galas» de poésie et de musique — pour échapper en somme à la grisaille culturelle ambiante. Transformé en atelier par le peintre Émile Vézina, ce grenier, aujourd'hui disparu pour faire place à un loft, prit très tôt le nom de L'Arche.

Depuis une dizaine d'années, un groupe de passionnés de cette période négligée de l'histoire culturelle de Montréal, persuadés que cet atelier d'artistes méritait beaucoup plus d'attention qu'on ne lui en avait accordé jusqu'à maintenant, ont fouillé toutes les archives disponibles, retrouvé une foule de documents. Le fruit (remarquable) de leur travail, sous la direction du chercheur Richard Foisy, est un très bel album qui offre non seulement un survol passionnant des tribulations des occupants successifs des lieux, mais surtout des dizaines de reproductions de photographies, de tableaux, de gravures, de manuscrits ou d'objets illustrant l'histoire de L'Arche. Une monographie détaillée et plus complète est en chantier.

Si les noms de beaucoup de ceux qui fréquentèrent ce lieu mythique sont tombés dans l'oubli, la liste de ceux qui ont laissé leur marque dans la petite histoire culturelle du Québec est impressionnante: les peintres Marc-Aurèle Fortin, Adrien Hébert, Edwin Holgate, Robert Pilot, ainsi que les peintres de la Montée Saint-Michel; les galeristes Louis et Odilon Morency; les poètes, écrivains et journalistes Victor Barbeau, Philippe Panneton (mieux connu sous son nom de plume de Ringuet), Marcel Dugas, René Chopin, Robert de Roquebrune, Olivar Asselin, Jules Fournier, Léo-Paul Desrosiers, Louis Francoeur, Jean et Édouard Chauvin; l'éditeur Louis Carrier; les musiciens Léo-Pol Morin et Rodolphe Mathieu; les comédiens Paul Coutlée et Paul-Émile Senay.

L'Arche devint rapidement pour ces jeunes bohèmes, fils de bourgeois mais qui se targuaient de mépriser la richesse, une véritable oasis, un point de ralliement qui leur permettait d'échapper aux conventions et aux préjugés tenaces de l'époque contre les intellectuels. «Nous eûmes le désir de nous réunir, raconte Ringuet dans ses Confidences. En Europe, c'eût été dans un café. Mais en Amérique du Nord, où aller? [...] Pour l'instant, à nous qui voulions nous élever au-dessus du vulgaire, un grenier s'imposait.»


Trois périodes

L'histoire de L'Arche est complexe, puisqu'elle se déploie sur 25 ans environ. Dès son installation en 1904, Émile Vézina, le premier occupant des lieux, recevait sans façon dans son atelier éclairé par deux lucarnes et un puits de lumière ses amis peintres, entre autres Marc-Aurèle Fortin, et ses voisins d'immeuble, le poète Albert Ferland et l'illustrateur Edmond-J. Massicotte, qui partageaient l'étage au-dessous, et les artistes graveurs Joseph Tison et Louis-Adolphe Morissette, qui occupaient les deux premiers paliers.

Vers 1911, Émile Vézina, tout en continuant de fréquenter l'atelier, céda la place à quatre étudiants épris de poésie et de musique, qui cherchaient un endroit où se retrouver et laisser libre cours à leur fantaisie: Victor Barbeau, Roger Maillet, Ubald Paquin et Philippe La Ferrière. Ces quatre larrons fondèrent bientôt la Tribu des Casoars (devenu plus tard le Casoar-Club), un groupe littéraire qui rassembla rapidement une douzaine de journalistes et d'écrivains anticonformistes et férocement opposés à la littérature régionaliste dominante. Barbeau surtout, qui avait une plume acérée et s'initia au journalisme au Devoir puis au Nationaliste, devint un défenseur acharné des écrivains «exotistes», secondé par le poète et critique Marcel Dugas.

C'est Roger Maillet, journaliste et plus tard fondateur du Petit Journal et du Photo Journal, qui donna le nom de L'Arche à l'atelier et y organisa les premières soirées du groupe des Casoars: concerts, récitals de poésie, causeries. Artistes mais aussi avocats, médecins, collectionneurs d'art, tous ceux qui se piquaient de culture et que n'effrayait pas la réputation sulfureuse de L'Arche (en raison des modèles féminins qui posaient parfois nus pour les peintres de l'atelier) raffolaient de l'atmosphère qui régnait lors de ces soirées bien arrosées.

Parmi les habitués, signalons les journalistes Édouard Montpetit, Letellier de Saint-Just, Olivar Asselin et Jules Fournier, les futurs diplomates Pierre Dupuy (plus tard commissaire de l'Exposition universelle de Montréal) et Jean Désy, le poète «exotiste» René Chopin, Corinne Dupuis, la fille d'un des propriétaires du grand magasin Dupuis Frères, et Louis Carrier, fondateur des prestigieuses éditions du Mercure qui accueillirent plusieurs amis de L'Arche comme auteurs ou illustrateurs.


La fin de l'aventure

En 1922, un autre groupe prend le relais à L'Arche. Ernest Aubin et Élisée Martin, qui font tous deux partie des peintres de la Montée Saint-Michel, deviennent locataires des lieux. Ce regroupement informel de huit peintres, plutôt discrets et méconnus, tient son nom du coin de nature où ils se rendent peindre sur le motif: le domaine des Sulpiciens, au nord de l'île de Montréal, qui s'étendait jusqu'à la rivière des Prairies et qui était compris entre la rue Saint-Hubert à l'ouest et la Montée Saint-Michel (aujourd'hui le boulevard Saint-Michel) à l'est.

Fidèles à la tradition de L'Arche, ils continuèrent à recevoir et à animer les lieux, mais avec moins d'éclat que l'ancienne bande des Casoars. Puis la morale de l'époque rattrapa nos artistes: le propriétaire de l'édifice refusa de renouveler leur bail en 1929, à la suite de ragots de voisins qui se plaignaient des allées et venues de modèles féminins à l'atelier.

Si l'aventure de L'Arche prit fin cette année-là, l'esprit qui avait animé les lieux se perpétua chez beaucoup de ceux qui l'avaient fréquenté: les amitiés et les solidarités nouées sous les combles du 22 rue Notre-Dame Est incitèrent ces écrivains et ces artistes à prolonger leur action en mettant sur pied de nouveaux regroupements pour défendre la seule cause qui leur tenait à coeur, et que Ringuet résume de façon lapidaire: «un souci, scandaleux à cette époque, de culture intellectuelle». Ainsi, plusieurs des anciens Casoars, dont Victor Barbeau et Ringuet, sont à l'origine de la Société des écrivains canadiens, puis de l'Académie canadienne-française (aujourd'hui l'Académie des lettres du Québec).

Dans une société québécoise alors hostile à toute vie intellectuelle affranchie des carcans religieux et des canons esthétiques traditionnels, L'Arche a joué durant 25 ans un rôle moteur et rassembleur. On peut même attribuer à l'esprit frondeur et ludique des habitués de L'Arche et aux oeuvres à contre-courant qu'il généra un rôle précurseur: n'est-ce pas le même esprit qu'on retrouvera au milieu des années 1940 chez Borduas et les automatistes? L'aventure de L'Arche fut dans une certaine mesure, comme le démontre éloquemment le livre de Richard Foisy, la matrice et le creuset d'une culture québécoise en devenir.

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L'Arche

Un atelier d'artistes dans le Vieux-Montréal

Richard Foisy

VLB éditeur

Montréal, 2009, 208 pages