Entrevue - Hélène Rioux, femme de lettres et de mots

Hélène Rioux
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Hélène Rioux

Elle est prodigue, Hélène Rioux. Enthousiaste et prodigue. Dans le petit café où je la rencontre, rue Saint-Zotique, elle donne une entrevue à bâtons rompus, parle de l'écriture de son dernier roman, Âmes en peine au paradis perdu, le deuxième tome d'une tétralogie publiée chez XYZ. Cette tétralogie, dit-elle, elle l'écrit sans plan, se laissant aller au fil de ses idées, récrivant parfois plusieurs fois les mêmes passages, les mêmes chapitres.

Le premier chapitre d'Âmes en peine au paradis perdu est, quant à lui, un pur enchantement. C'est une tirade sur le thème du paradis perdu, une espèce de somme de tout ce qu'Hélène Rioux, avide lectrice, a lu avant de se lancer dans ce roman dont elle a d'abord trouvé le titre.

Pour écrire ce livre, elle a donc entre autres lu La Divine comédie, de Dante, et l'auteur italien revient d'ailleurs périodiquement dans le texte. Dans un chapitre intitulé Sur un trottoir glacé en sortant du métro, elle met en scène un homme qui décide de réécrire L'Enfer, de Dante, pour y ajouter les drames du monde contemporain.

«Je n'avais jamais lu La Divine Comédie, et il était temps que je m'y mette», dit l'auteure.

Le premier tome de cette tétralogie, Mercredi soir au bout du monde, s'amusait aussi à planer au-dessus des gouffres. Mais le Bout du monde y est en fait le nom d'un restaurant de la rue Saint-Zotique, ouvert vingt-quatre heures par jour, où des chauffeurs de taxi se retrouvent pour jouer aux cartes avec des femmes endimanchées.

«Il s'y passait des événements triviaux, des chansons qui passaient à la radio, un chauffeur de taxi russe, un cuisinier maghrébin. Puis, je me suis dit que c'était vraiment le bout du monde, en fait, que c'était le monde. Que le monde est là, peu importe où on est», dit-elle.

Dans le deuxième tome de cette tétralogie, le lecteur se promène entre Sofia, Pise et New York, en passant par la petite Italie de Montréal, la Nouvelle-Angleterre ou Outremont.

On y visite beaucoup Proust et Dante, mais aussi des menus de restaurants qui font saliver. À New York, à table avec sa mère au restaurant chez Marcel, un critique de théâtre commande un filet d'autruche transsibérienne, une recette que l'écrivaine a complètement inventée en cours d'écriture, dans sa retraite des Laurentides. Le musicien Ernesto Liri, autre personnage du livre, a d'ailleurs à ce sujet une réflexion amusante: «entendre nommer les plats est un plaisir qui désormais surpasse presque celui de les manger». Et Hélène Rioux raconte que L'histoire naturelle et morale de la nourriture, de Maguelonne Toussaint-Samat, a longtemps été son livre de chevet. «L'histoire du monde est l'histoire de sa faim», résume-t-elle. Elle est aussi l'histoire de sa gourmandise.

La lecture et la nourriture seraient-elles une version terrestre du paradis? «Non, répond-elle. Parce que le paradis est bel et bien perdu. Et la nourriture et les livres nous consolent d'avoir perdu ce paradis».

La notion de paradis perdu, rappelle-t-elle, hante l'humanité depuis que l'humanité pense. «L'humanité a toujours eu l'impression qu'il y a eu un paradis et qu'il y a une faute, celle de manger la pomme. Quand j'étais enfant, j'étais éberluée d'entendre cette histoire selon laquelle manger une pomme pouvait avoir eu des conséquences aussi terribles sur tout le reste de notre histoire», dit-elle.

Pour illustrer son livre, elle a d'ailleurs choisi un détail d'un tableau de Jérôme Bosch intitulé Le chariot à foin. On y voit Adam et Ève chassés du paradis par l'Ange.

En attendant de retrouver cet état de grâce, l'humain s'ingénie à tenter d'embellir sa vie terrestre, et c'est ce qu'Hélène Rioux nous raconte dans ses histoires entrelacées. Pour les amateurs, il y a la nourriture et les mots, pour d'autres il y a le gros lot promis dans un concours de téléréalité, par exemple.

Ce livre, reconnaît l'auteur, est particulièrement traversé par l'histoire de la littérature. Elle s'en est étonnée une fois le livre terminé. En fait, elle avait déjà rêvé d'écrire un livre qui s'appellerait L'amour des mots. Elle n'en a jamais écrit le premier mot, dit-elle. Mais plusieurs des idées qu'elle avait développées à l'époque se sont retrouvées dans Âmes en peine au paradis perdu.