Prix Athanase-David - «Écrire est en soi un geste de lumière»

Denise Desautels
Photo: Rémy Boily Denise Desautels

«Écrire est pour moi un geste vivant, un geste de résistance. C'est lutter contre ce qui va de soi, et savoir, comme Sisyphe, qu'il nous faudra recommencer, toujours recommencer, avec une pensée et une précision dans le langage sans cesse à reconquérir, à renouveler.» Pour ce langage et cette voix d'écrivaine qu'elle s'est forgée et qui résonne dans le paysage littéraire québécois depuis plus de trente ans, Denise Desautels se voit aujourd'hui remettre le prix Athanase-David.

Dans un registre sensible à l'expérience humaine, celle qui se qualifie d'«archéologue de l'intime» a publié une vingtaine de recueils de poésie, un récit, Ce fauve, Le Bonheur, une correspondance, une quinzaine de livres d'artistes ainsi que de nombreux textes radiophoniques. Au centre de son oeuvre, lié à une réflexion sur l'intimité et la féminité, il y a le deuil, la mort. Un thème qui évoluera au gré des écrits, mais qui s'est imposé de lui-même. «Je crois que, toujours, la mort sera présente dans mon travail, souligne l'écrivaine. Elle prendra des visages différents. Dans mon premier livre, La Promeneuse et l'oiseau, le "je" de cette narratrice d'il y a presque trente ans y parlait de la mort avec un terrible désir de s'en libérer. Après d'autres livres, une ouverture sur le monde extérieur et plusieurs collaborations avec des artistes, ma sensibilité et mon imaginaire à cet égard se sont naturellement transformés.»

Alliance d'art

Elle cite en exemple cet ouvrage de poésie datant de 1995, Cimetières: la rage muette autour des photographies, de Monique Bertrand, qui lui a permis d'aborder différemment cette obsession de la mort. «J'ai été éblouie par cette exposition, La Rage muette, de Monique Bertrand. Grâce à son travail, j'ai pu véritablement me promener dans un cimetière et en éprouver du plaisir, chose qui m'aurait paru impossible quelques années auparavant. Me sentant accompagnée par l'oeuvre d'une autre, j'ai plongé autrement dans la douleur humaine. À un point tel que, dans mon travail d'écriture, il y a l'avant et l'après-Cimetières: la rage muette.»

Les liens étroits qu'elle a développés avec les artistes visuels, notamment Francine Simonin (Écritures/Ratures), Irene F. Whittome (La Répétition), Martha Townsend (Le Saut de l'ange), Michel Goulet (Leçons de Venise), Jocelyne Alloucherie (Un livre de Kafka à la main), la stimulent, la poussent à approfondir ses thématiques privilégiées. «Les collaborations avec les artistes m'amènent sur des chemins de traverse que, seule, je n'aurais peut-être pas oser prendre. Elles m'aident à contrer la répétition, à éviter de piétiner, de me piéger moi-même.»

La recherche de vérité

Outre ces aspects de l'écriture de Denise Desautels, il faut également mentionner ce lien constant entre l'autobiographie et la quête de l'intime. L'autobiographie ne l'intéresse pas en soi, indique l'auteure, même s'il y a un parallèle à faire entre les personnages de ses écrits et elle-même. Elle privilégie, dans son écriture, la vérité du récit à sa propre vérité. «Lorsque je parle de ma mère, de la mort de mon père, c'est avant tout ce qui est humain qui nous intéresse. Et c'est cette humanité que je porte en moi, que je connais le mieux, que je travaille pour comprendre cette passionnante complexité de la nature humaine.»

Cette quête de vérité se traduit aussi dans l'oeuvre de l'écrivaine par une précision, une justesse des mots. L'écriture qui donne la mesure des grandes questions, celle qui se méfie des réponses et des certitudes immédiates, c'est à elle que s'identifie Denise Desautels. «La poésie peut déranger parce que ses mots, choisis avec précaution, nous forcent à voir le monde tel qu'il est», souligne-t-elle. Elle ajoute avoir en ce moment la folie du mot juste, mais elle reconnaît du même souffle que certaines choses sont presque de l'ordre de l'inexprimable. «Le domaine des émotions, des sentiments, l'amour, la liberté, les questions de l'univers, tout n'est pas simple. Mon travail d'écrivaine, c'est justement d'illustrer que notre monde est beaucoup plus complexe qu'on ne le pense.»

De multiples prix littéraires et distinctions ont marqué le parcours de l'auteure, dont le Prix du Gouverneur général du Canada et le Prix de la revue Estuaire pour Le Saut de l'ange, le Prix de la Société des écrivains canadiens et le Prix de la Société Radio-Canada pour Tombeau de Lou, le Prix du Festival international de poésie de Trois-Rivières pour Leçons de Venise et une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec pour sa «contribution exceptionnelle à la culture québécoise». Depuis 1980, elle participe régulièrement, au Québec et à l'étranger, à des colloques d'écrivains, à des lectures et à des entretiens qui portent sur la poésie québécoise, mais aussi sur les rapports entre l'écriture et les arts visuels tout particulièrement.

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Collaboratrice du Devoir