Bédé - Survivre à son temps dans l'enfer de l'absurde

Un hôpital en folie, une rencontre avec des spectres et un dépressif en quête d'amis. En ces temps torturés, l'univers du 9e art n'a pas l'intention de chercher l'équilibre pour se faire réconfortant. La preuve en trois temps et trois nouveautés, toutes placées sous le signe de l'incohérence, du surréel et de l'absurde. Pour choquer, déstabiliser et forcément divertir.

Avec Pachyderme (Gallimard), Frederik Peeters n'y va pas avec le dos de la main morte, comme dirait l'autre. Nous sommes en 1951, dans une Suisse romande où plus rien ne tient la route: Carice Sorrel, une séduisante bourgeoise, y court rendre visite à son mari qui vient d'avoir un grave accident. Mais un éléphant mort au milieu de la route la force à couper, à pied, par la forêt et du coup à pénétrer dans un monde étrange où les chirurgiens alcooliques dansent après une opération, où les morts se réveillent avec des dents en or en moins et où des gnomes viennent hanter les jolies femmes.

Éclatée, mais captivante, décousue, mais colorée, l'aventure totalement loufoque a finalement l'aplomb qu'il faut pour séduire avec ses contours un brin surannés, mais également son scénario aussi précis qu'un coucou helvétique — c'est normal —, qui assurent une descente délicate dans les coulisses de la démence.

Tout aussi décalé, mais avec un niveau d'aliénation moin-dre, Veena et les spectres du temps (Les 400 Coups) d'Éric Thériault vient lui aussi sonder la face déglinguée de l'âme humaine. En quelques histoires mettant en scène une belle avec sa paire de... lunettes, qui permet de voir à travers le temps et l'espace les fantômes d'Amérindiens.

Ça se passe à Montréal, pas très loin de l'Université McGill et de ses expériences, financées dans l'ombre par l'armée américaine, sur le fonctionnement du cerveau humain. Il

y est question de «pin up»,

d'un cimetière autochtone, de voyages dans le temps et bien sûr de toutes ces petites choses, dans le dessin comme dans le texte, qui plaisent tant aux adolescents en mal d'histoire de monstres qui font peur. Mais pas trop.

Ce «pas trop», Todo loco (Mécanique générale) d'Émmanuel Grard et Lolita Séchan — oui, la fille du chanteur français Renaud — n'en souffre pas non plus avec sa série de planches ou de strips humoristiques qui plongent, eux, dans l'irrationnel d'une ville imaginaire et de ses drôles d'habitants.

Sur une cinquantaine de pages, Sigismund, Madonax, Linlin Paolin ou encore Mama Vadox vont s'y opposer dans des duels absurdes au potentiel comique aléatoire. Les rides, le vomi, les menstruations, le rêve d'être un superhéros ou encore un faire-valoir, Denvix, qui adore la chanson Tata Yoyo, une ritournelle délirante pour enfants signée Annie Cordy, sont largement mis à contribution dans ce premier volume qui che-rche, par le saugrenu parfois simpliste, à atteindre sa cible: des ados hilares devant Wipe out — cette émission débilo-sportive de V — ou sensibles à la vacuité malhabile d'un Jean-Thomas Jobin. Dans les gran-des lignes.

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