Littérature québécoise - Cantate de fin du monde

Quand Blanca en sainte commence, Lomer Odyssée — héros du précédent roman de Pierre Gariépy — se meurt. Son amante, La Démone, fait graver au fer rouge le nom de Lomer sur son front. Ce témoignage d'amour et de folie est le prélude ensanglanté de l'histoire que nous allons lire et qui résonne comme une cantate de fin du monde.

Entrer dans le monde dérangeant de Blanca en sainte, c'est se laisser emporter par une inquiétude de l'Histoire, sinon par un pressentiment d'apocalypse, c'est rencontrer une humanité atteinte d'une cirrhose de l'âme. Pierre Gariépy nous entraîne dans les bas-fonds de l'espèce humaine — comme si elle était en train de se détacher de l'humanité — il nous jette dans un chaos de violence et de sang, rappelle les fantômes de l'Histoire par l'évocation allusive des pires pages de notre siècle (vies massacrées ou meurtries) et d'idéologies trompées.

Ces affleurements de mémoire, c'est précisément dans le cours même du présent qu'il faut l'entendre. Blanca en sainte interroge la fatalité d'un mal qui saccage un lieu, le port et la ville (où la peste sévit, où la mort est partout et nulle part à la fois), puissant symbole d'une monde en désagrégation. Le roman baigne dans une mélancolie tragique, l'enjeu est quasi christique. Il s'agit de l'avenir de la race humaine.

Face à cette apocalypse silencieuse, quand bien même le festin touche à sa fin, Blanca en sainte célèbre l'amour fou dont la puissance permet d'affronter la sauvagerie humaine. Bienvenue dans le monde halluciné de Pierre Gariépy, à travers un roman noir, chaotique, une sorte de fable de fin du monde écrite dans un style éruptif, drôle et léger.

Mots/maux d'amour

«Je t'Aime d'Amour», déclare Ti-Rat à Blanca, à son arrivée au port. Enceinte, La Démone a à peine dix-huit ans, deux fois l'âge du petit. Mais Ti-cul est un jeune animal. Comme d'ailleurs la bande de voyous fiers qui l'accueillent. Toute la meute s'éclate, se mordille, s'embrasse, se chatouille, dans une sarabande ivre de corps et de désirs mêlés. La suite est tout aussi délirante: les retrouvailles de Blanca et du frère de Lomer dans une maison rayonnante de bonheur (les occupants sont victimes «du grand oubliement, le MALzheimer»), l'accouchement de Blanca par une sorcière au rire tonitruant, le voyage en mer pour fuir la peste et s'éloigner des hommes et la tentative de pendaison de Ti-Rat au grand mât du navire par amour pour sa Démone.

Contre vents et marées, La Démone ne vit désormais que pour son fils, «il sent le resplendissement de la vie [...] c'est le parfum le plus rare qui existe désormais, en cette ère de fin du monde». L'âge de Pierre peut commencer...

Deuxième volet d'une trilogie, Blanca en sainte est un roman d'amour et d'insurrection dont on sort sonné comme d'une traversée mouvementée. Les mots dans les maux, jamais plaintifs, toujours jouissifs, n'arrivent pas à couvrir le tumulte fracassant d'un siècle en furie décrit par le romancier. Pierre Gariépy est un rêveur actif, parfois inconvenant. À une époque où beaucoup s'en tiennent à la gestion prudente de leur pré carré esthétique, son roman est un cri d'urgence lancé au visage de ses contemporains, «comme le dernier blasphème de celui qui vient d'apprendre qu'il part pour l'enfer: final et horrible». Un roman dérangeant, vous dis-je. Baroque.

Collaboratrice du Devoir