Politique - Orwell contre Hitler, fantôme anglais

George Orwell dans son appartement d’Islington, à l’hiver 1945
Photo: Le Devoir George Orwell dans son appartement d’Islington, à l’hiver 1945

On peut enfin lire en français les textes de George Orwell (1903-1950) que sa veuve ne voulut pas publier dans The Collected Essays, Journalism and Letters (1968) de l'écrivain anglais. Pourquoi cette censure? Sans doute parce que l'ancien policier colonial en Birmanie osa y comparer l'impérialisme britannique au racisme: «Hitler n'est que le spectre de notre propre passé qui s'élève contre nous.» Comment un Anglais pouvait-il aller si loin?

En allant au-delà des langues et des drapeaux, pour fouiller ce qu'il y a souvent chez l'homme: un mélange de vertu et d'horreur. «Il est bien plus facile pour un aristocrate de se montrer impitoyable s'il imagine que le serf est différent de lui dans sa chair et ses os.» Ces mots d'Orwell proviennent des pages interdites après sa mort mais aujourd'hui réunies sous le titre Écrits politiques (1928-1949).

Par une analyse très pénétrante, très belle, l'écrivain rapproche, dans le livre, l'attitude du colonisateur britannique en Birmanie et en Inde de celle des bourgeois et des aristocrates devant les mineurs en Angleterre même. «J'ai souvent, note-t-il, entendu affirmer qu'aucun Blanc ne peut s'asseoir sur ses talons comme le font les Orientaux — la position, soit dit en passant, des mineurs de charbon lorsqu'ils prennent leur repas au fond de la mine.»

Les pauvres de Londres

Les pauvres de Londres, Orwell les dépeint en insistant sur leurs bouleversantes contradictions. Celles-ci évoquent celles de l'Empire britannique, où la sujétion des peuples non anglo-protestants se voulait le résultat de la grandeur morale des dominateurs.

«Pauvres, mais loyaux», c'est-à-dire fidèles au roi, et «Propriétaires, restez chez vous». Ces slogans jaillis de l'âme des taudis londoniens faisaient du monarque le symbole naïf, paradoxal, illusoire de la bonne vieille Angleterre, dressée contre sa classe possédante et, dès 1939, contre son ennemi extérieur: l'Allemagne nazie.

Pour Orwell, il devient donc naturel d'affirmer: «Hitler ne pourra être vaincu que par une Angleterre qui peut faire participer les forces progressistes du monde — une Angleterre qui se bat en conséquence contre les péchés de son propre passé.» L'écrivain explique que seule l'adhésion de son pays à la démocratie socialiste antitotalitaire lui permettrait, par l'idéologie, de vaincre ce «collectivisme oligarchique», plus moderne que la «démocratie capitaliste»: le nazisme, «où ce qui compte est le pouvoir et non l'argent».

Rien de plus facile que de dire qu'Orwell s'est trompé, car les armes, et non l'idéologie, ont vaincu le national-socialisme. Mais, depuis la chute d'Hitler en 1945 et surtout depuis celle de l'Union soviétique en 1991, l'argent et le pouvoir, loin de continuer à s'opposer, ont fusionné. Il est permis de discerner dans cette osmose le fantôme orwellien du passé britannique. Devenu apatride, anonyme et plus terrible, il s'est mondialisé.

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