Littérature québécoise - Écrire et voler

Il y a trois ans, Katia Canciani nous avait transportée dans la splendeur des jardins du Généralife de Grenade, à proximité des murailles de la cité de l'Alhambra (Un jardin en Espagne, éditions David). Ce roman racontait la remontée vers la lumière d'une femme blessée par la vie. Cette fois, à travers un récit fictif présenté sous forme de lettre, la romancière écrit à Saint-Exupéry pour se confier à lui et tenter de se comprendre elle-même.

À l'approche de la quarantaine, la narratrice (mère-écrivaine-pilote) cherche à faire le point sur ses rêves de voler et ses rêves d'écriture. «J'avais besoin d'être écoutée et, en vos qualités de pilote et d'écrivain, je me disais que vous auriez la sensibilité requise, cette oreille formée pour les longs vols de nuit.» Tantôt elle s'adresse au pilote (mère de trois filles, elle n'a pas volé depuis dix ans mais ressent toujours avec force «l'appel des cumulus»), tantôt à l'écrivain (elle s'interroge sur son métier d'écrivaine avec la certitude qu'il a vécu les mêmes doutes). Nous la sentons vulnérable.

Elle imagine Saint-Exupéry assis à ses côtés à la terrasse d'un café, pernod et carafe d'eau sur la table, dans une conversation qui semble très animée. Elle cherche des pistes dans le trajet de ses romans: «Ma vie est, me semble-t-il, une succession de revers au sommet des montagnes, comme si la brutale chute devait toujours succéder à la vertigineuse ascension. Alors que je rêve de montées et de descentes contrôlées.» «Vivre, c'est naître lentement», écrit Saint-Exupéry (Pilote de guerre). «La grandeur d'un métier est peut-être, avant tout, d'unir les hommes: il n'est de luxe véritable et c'est celui des relations humaines» (Terre des hommes). «La grande richesse que je tire de l'écriture, ce sont les rencontres que j'y fais», écrit la narratrice.

Puis elle rappelle à sa mémoire quelques souvenirs, avec une précision saisissante: son premier vol en planeur, «libre dans le ciel», une lettre écrite à Félix Leclerc, jamais envoyée, où elle le remercie pour sa poésie et sa prose, se désolant de ne pas appartenir totalement à cette terre qu'il chante si bien: «Fille d'immigré qui était lui-même fils d'immigré, mes racines sont peu profondes, mon terroir trop vaste pour être désigné d'origine.»

Avec cette lettre imaginaire qui ressemble finalement bien plus à un dialogue avec elle-même qu'à une lettre adressée à quelqu'un d'autre, la narratrice trouve les mots justes pour décrire sa quête et les doutes qui l'assaillent. Au-delà du clin d'oeil à l'oeuvre de Saint-Exupéry, c'est à une réflexion personnelle sur le métier d'écrivain qu'elle nous invite. «Ma plume fût-elle trempée dans l'encre ou dans l'air [...] il n'existe pas de différence pour moi entre écrire et voler. Écrire, c'est créer un univers de mots dans lequel un lecteur viendra en voyage.»

Katia Canciani nous offre un récit frémissant et d'une étonnante fraîcheur. En refermant son livre, on se surprend à fredonner la chanson d'Anne Sylvestre: «J'aime les gens qui doutent / les gens qui trop écoutent / leur coeur se balancer...»


Collaboratrice du Devoir

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