Poésie - François Charron ou les malaises du coeur

Luxueusement publiés par les éditions Le lézard amoureux, qui continuent un travail éditorial remarquable, les textes de La Difficulté d'apparaître ne sont imprimés qu'en page de droite, la page de gauche évoquant sans doute un linceul immaculé. Car, un peu comme dans la chanson de Jean-Jacques Goldman intitulée Vole, interprétée par Céline Dion, François Charron écrit un court recueil de poésie autour d'un événement similaire alors qu'«une jeune fille handicapée vient de mourir dans les bras de sa mère». Il supplie: «Que ta beauté veille sur nous: / "Va, va, surtout ne te retourne pas."»

La chose a de quoi étonner et, en effet, étonne. N'étaient çà et là les brisures de sens, la volonté de ne pas être constamment dans le discours clair et limpide, ce livre serait parfaitement insupportable, à la limite du sirupeux. Mais voilà, François Charron est un excellent poète qui confie: «On a peur / de sa propre éternité / qui remonte». On retrouve alors cette radicalité dans la densité, le raccourci efficace. Mais quand il interroge la morte-enfant, comme dans les vers qui suivent, on craint le pire: «Est-ce toi, Émilie, / au bord de ce silence / sans domicile? // S'appuyant / sur la substance pardonnée / de tes os.» On comprend alors qu'il s'admoneste ainsi: «"Détends-toi, ma peine, détends-toi."»

Pour touchant que soit ce projet, il ne me semble pas être de la meilleure eau chez ce poète qui, comme dans son second recueil de la saison, Le Coeur innombrable (titre repris d'un recueil d'Anna de Noailles), trouve à mieux pénétrer l'inquiétude amoureuse.


Compter les regards

Je l'ai déjà dit ailleurs, il y a une manière Charron qui est à prendre ou à laisser. Depuis plusieurs années, chaque fois qu'on ouvre un recueil de ce poète, on est certain d'y lire des sortes d'aphorismes (c'est ce qui se produit d'ailleurs dans la première partie) parfois très creux («Même si c'est faux, / c'est vrai. / Les relations humaines / ne sont que des masques»), parfois saisissants («Je frôle la forme inhumaine, / C'est la monotonie de l'horreur»).

Mais dans la partie éponyme, le ton change, devient plus fluide, plus accessible à une lecture globale des poèmes, bien que je ne sois pas certain de bien comprendre tout le propos volontairement dissimulé derrière une profondeur, semble-t-il philosophique, cachée derrière l'anodin. Retenons, pour l'exemple, ce poème: «Tu ne peux pas être mon destin. / Ça dépend du hasard qu'on veut. / Ce n'est jamais très loin le hasard. / Je ne bouge pas mais j'en ai envie.» Bougre de poète qui nous exaspère un peu! Ou bien encore: « - Tu as écourté ta robe? / - Tu ne trouves pas ça joli? / - Si, c'est très joli. // On peut toujours tout dire dans l'été chaud.»

Une chance que François Charron peut «tout dire» ce qui lui plaît. Il n'a plus rien à prouver, sinon que tout est poésie. On nous dit que «l'auteur met en scène les vérités contradictoires du dialogue amoureux, la fragilité de l'être dans la vie à deux». Soit! Il s'agit de saisir «la brève durée derrière chaque parole». Charron y excelle. Ses recueils sont comme des florilèges de pensées pétillantes qui sourdent de la substance et du temps. La pensée se crée ici telle une matière fragmentée, opaque et sombre. Il faut aller au-delà pour en saisir la cohérence.

Collaborateur du Devoir

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