Claude Lévi-Strauss 1908-2009 - Cent ans de sollicitude

Claude Lévi-Strauss, photographié ici à Paris en 2005
Photo: Agence France-Presse (photo) Claude Lévi-Strauss, photographié ici à Paris en 2005

Il n'aimait guère le méchant monde moderne boulonné à la tyrannie du progrès et préférait la riche mythologie des «sauvages», ces «peuples primitifs» dont il a largement contribué à ennoblir la réputation. Il ne suivait aucune mode, fuyait les médias trop pressés et se présentait lui-même comme «un homme du XIXe siècle, par la formation». Pourtant, il trônait tout en haut du palmarès des intellectuels français les plus influents de notre temps parce qu'il avait déterré des choses cachées depuis le début du monde, les mécanismes enfouis de la culture, les structures élémentaires de la vie en société, la grande machine humaine à fabriquer des symboles, des mythes, des religions, des tabous, des œuvres d'art aussi.

Claude Lévi-Strauss est mort le week-end dernier à Paris. Ses obsèques ont déjà eu lieu, en privé. Il aurait fêté son 101e anniversaire le 28 du mois. En novembre 2008, pas moins de 25 grands journaux d'autant de pays avaient célébré son centième anniversaire, le «siècle Lévi-Strauss», preuve supplémentaire du rayonnement de cet esprit universel. Hier, les médias du monde saluaient le grand saut de ce rousseauiste nostalgique d'un âge d'or perdu.

Né par hasard et sans attaches à Bruxelles en 1908, de parents français désargentés mais cultivés, épris de peinture et de musique, diplômé de droit et de philosophie, Claude Lévi-Strauss fait la découverte concrète des tristes tropiques au Brési,l où il enseigne dans les années 1930. «Ma carrière s'est jouée un dimanche de l'automne 1934, à 9h du matin sur un coup de téléphone», dira-t-il plus tard en parlant de la proposition faite par le directeur de l'École normale supérieure de partir enseigner à l'Université de São Paulo.

Le jeune philosophe quitte en même temps l'Europe et sa discipline, cette «vaine gymnastique intellectuelle» pour basculer vers l'ethnologie, jugée beaucoup plus respectueuse de la «richesse du réel», beaucoup moins «desséchante pour l'esprit». Passant de la théorie à la pratique, il réalise plusieurs missions sur le terrain, dans le Mato Grosso et en Amazonie. Il va chez les Bororo, puis chez les Nambikawara, toujours en compagnie de sa première femme, Dina Dreyfus.

Il y découvre la «pensée sauvage», selon le titre de son ouvrage de 1962. Dans Mythologiques, une oeuvre en quatre volumes, il décortique cette pensée monumentale en exposant et en codifiant les productions culturelles de quelque sept cents groupes d'Indiens d'Amérique. Il s'intéresse aussi beaucoup aux nations de la côte ouest du Canada. Il admire particulièrement l'art des Haïdas.

Surtout, surtout, il répète et démontre que la «mentalité primitive» n'a rien de simpliste, au contraire. Durant la Deuxième Guerre mondiale, pendant ses années à New York où il fuit l'Europe antisémite, le jeune chercheur fréquente les surréalistes et découvre les analyses structurelles du langage de Roman Jakobson qui vont l'aider à organiser sa propre compréhension du monde.

Dès sa thèse de doctorat de 1949 sur les «structures élémentaires de la parenté», il démonte ce qu'il appelle l'«illusion archaïque», qui consiste à rapprocher l'univers mental des «sauvages» et celui des enfants. Il y décèle plutôt les mécanismes fondamentaux de l'esprit, non pas des fabulations insignifiantes et sans intérêt, mais bien le substrat de notre propre rapport spéculatif, les structures organisatrices de la pensée, la grammaire de l'humanité si l'on veut, le solfège de la grande partition de l'esprit humain. Le structuralisme rayonnera ensuite dans tous les domaines de la recherche, en philosophie comme en sociologie, chez les historiens comme chez les spécialistes de la littérature ou de la religion.

«Le structuralisme sainement pratiqué n'apporte pas un message, il ne détient pas une clé capable d'ouvrir toutes les serrures, il ne prétend pas formuler une nouvelle conception du monde ou même de l'homme, explique Lévi-Strauss dans un article paru dans Le Monde en 1968. Il se garde de vouloir fonder une thérapeutique ou une philosophie. Nous nous considérons plutôt comme des artisans laborieux, penchés sur des phénomènes trop menus pour exciter les passions humaines, mais dont la valeur vient de ce que, saisis à ce niveau, ils pourront peut-être un jour faire l'objet d'une connaissance rigoureuse.»

La langue et le style de son oeuvre contribuent aussi à établir sa renommée, jusqu'à l'Académie française où il entre en 1973. Hier, dans un article paru à la une, le New York Times décrivait plutôt sa prose comme une mixture «de pédanterie et de poétique, remplie de juxtapositions audacieuses, d'arguments complexes et de métaphores élaborées».

La haute, patiente et brillante voltige intellectuelle n'interdit pas une délicate attention aux détails. L'oeuvre sublime et monumentale de Claude Lévi-Strauss allie un esprit de synthèse et un esprit de finesse. L'ethnologue obsédé de classement divise le monde en cru et en cuit, en chaud et en froid. Mais il s'attarde aussi aux subtilités des manières de table. Dans un passage célèbre, il précise par exemple que les cannibales ont tendance à préférer déguster leurs amis bouillis et leurs ennemis rôtis...

Son maître ouvrage, Tristes Tropiques (1955), le fait connaître du grand public cultivé. L'auteur y mêle les propos et confidences de l'ethnologue aux réflexions sur le monde tel qu'il était, tel qu'il sera. L'autobiographie intellectuelle parle aussi bien de la place de l'humain dans la nature que de la tradition du voyage philosophique inaugurée en Europe à la Renaissance. Ce périple au coeur du monde est aussi une recherche sur soi.

Claude Lévi-Strauss s'y révèle éminemment soucieux d'écologie, bien avant que l'époque ne se saisisse du mot et de la chose. Il y dénonce déjà le rouleau compresseur de la modernité et de la mondialisation qui éradique les traditions et la diversité culturelle. «L'humanité s'installe dans la monoculture, écrit le penseur désenchanté. Elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave...»

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18 commentaires
  • Roman Daniel - Inscrit 4 novembre 2009 02 h 33

    Merci, Monsieur Lévi-Strauss ! Si je ne pouvais emporter qu'une seule de vos idées ...

    Vu ce matin sur le portail suisse Pnyx.com, un hommage surprenant au grand homme : sous la forme d'un sondage !



    Merci, Monsieur Lévi-Strauss ! Si je ne pouvais emporter qu'une seule de vos idées ...


    « On ne peut rien comprendre ou juger que grâce à la mémoire »,

    « Je hais les voyages et les explorateurs »,

    « L'homme est un être vivant »,

    « Pas plus que l'ordre du monde, l'ordre social ne se plie aux exigences de la pensée »

    « Seule la musique permet l'union du sensible à l'intelligence »,

    « Il ne peut exister un hiatus complet entre la pensée et la vie »,

    « L'humanité ... /... s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave »,

    Impossible, toutes ne font qu'un, Vous !



    Pour voir le détail, aller à : http://www.pnyx.com/fr_fr/sondage/403 , avec, pour chacune de ces "idées", un extrait des citations dans leur contexte, permettant d'embrasser la portée de ces réflexions.

  • Jacques Morissette - Inscrit 4 novembre 2009 05 h 12

    Lévi-Strauss, à la fois un homme simple et visionnaire

    Lévi-Strauss dénonçait la monoculture de la même façon que Marcuse a vu venir l'homme unidimentionnel. C'est-à-dire un humain qui se perd dans l'univers étroit de Walt Disneys, de la consommation pour faire vivre l'ogre qu'est le capitalisme et des labyrinthes des centres d'achat.

  • Andrew Savage - Inscrit 4 novembre 2009 06 h 10

    DE LA CENDRE SANS LE MIEL...

    Il y a lieu d'offrir nos condoléances à ses nombreux fans.

    Une question principale l'intriguait : pourquoi estime-t-on encore les formes passées, comme les temples grecs, les ruines romaines, les cathédrales gothiques, alors que notre civilisation n'a plus rien à voir ce monde sans pétrole ni électricité. La continuité dans le changement. Le reste est anecdotique.

    Il dit : «Ma carrière s'est jouée un dimanche de l'automne 1934, à 9h du matin sur un coup de téléphone» ; c'est vrai que recevoir un coup de téléphone cette année-là, à cette heure-là, au Brésil, ça relève de l'impensable. Aïe! Du directeur de l'ÉCOLENORMALESUPÉRIEURESUPÉRIEUREALLO !... en plus. WOW ! Moïse qui entend une voix... Tu vas enseigner la sociologie. Méchant coup de téléphone. De quoi être sonné pour longtemps. Assommé. Il a bien fait de nous le rappeler. Épistémologique comme ça s'peut pas. Du grand Lévy-Strauss.

    Rapidement, d'assommé, il devient assommeur. L'appel et la transformation. A star is born. C'est probablement là qu'il trancha le monde en deux, une fois pour toute, en une sorte de répétition structuraliste du coup de la mer rouge. D'un côté, le CRU, et de l'autre, le CUIT . Autrement dit, si tu n'es pas cru, tu es cuit. Depuis ce temps, ses admirateurs trouvent qu'il alliait comme pas un : l'esprit de synthèse et l'esprit de finesse...

    Simple et méthodique à part ça. Il favorisait pour connaître les autres cultures la méthode du «TRIPLE DÉCENTREMENT». Une discipline intellectuelle post-olympique inconnue, croit-on, chez les amérindiens du Pacifique. Ce qu'il voulait dire néanmoins est extrêmement fort : quand vous changez de pays, vous risquez de changer de fuseau horaire et d'unité monétaire. D'un coup, comme ça, plusieurs cerveaux universitaires y ont vu là un discours radicalement original sur le temps, l'espace et l'argent : du profond. De profundis. De quoi faire carrière.

    Et le monsieur n'aimait pas du tout l'exotisme, ce qui ne l'empêchait pas quand même de se prononcer ex cathedra sur les Nambikwaras, les Boros ou les Tupis, comme un mécanicien de haut niveau le fait sur un moteur de formule 1. Un expert en sciences humaines. Les bourgeois du 16è arrondissement à Paris adoraient aller l'entendre au Collège de France. Ah ! les bienfaits de la colonisation. Nous, les français, comme on est différent ! Ma chère... Et pas tant que ça, en plus. Du parfum et du fumier. De quoi faire rougir la charte des droits de tout le monde.

    Il aurait aussi découvert la «pensée sauvage», c'est-à-dire qu'il en était arrivé à la conclusion que ces bons bougres pensaient avant d'agir. Imaginez, des sauvages qui pensent...bon, c'est pas des savants, cela va de soi, on est loin de E=mc2, mais ils pensent quand même, oui, oui. Chic ! Eurêka. Une bombe. L'ethnologie venait de trouver son Archimède. Remarquer qu'il avait été sociologue avant, ce qui explique beaucoup de choses.

    Il venait ainsi de révéler le bouton à quatre trous de la culture occidentale. L'intelligentsia parisienne fut temporairement déstabilisée. La nouvelle fit le tour du monde. Et court encore... Le grand intellectuel français, comme le moyen, il n'y en a pas de petits, sont secoués jusqu'à la moelle épinière ; laquelle est pareille à celle des sauvages ; l'apprennent-ils alors, et en même temps. Second choc, il sera fatal. Il ne s'en remettront pas.

    Quelle affaire ! D'anciens... colonisateurs qui reconnaissent qu'il y a de l'intelligence en dehors de la ville lumière. Éblouissant.

    Et arriva ce qui devait arriver. Le destin : la structure : la pierre non philosophale va le conduire au sommet de la culture savante : la «gagadémie» française, qui l'accueille en son sein. Ouais, elle n'a qu'un sein, la vieille. C'est la consécration. Le cru, le cuit, le chaud, le froid, du miel, de la cendre, des sauvages qui pensent, c'est en masse ! Le fauteuil fixe avant la chaise roulante. Il portera désormais l'habit vert... devenant du même souffle un écologiste militant, pour les écologistes en tout cas, qui n'y voient que le vert.

    Les jeans levy-strauss seront vendus partout sur la planète, malgré qu'il soit contre la mondialisation et la normalisation des pantalons infroissables. L'infroissabilité : un concept auquel il aurait tenu, chuchote-t-on dans les corridors de l'Institut. Le parfait produit culturel exportable, infroissable et inutilisable ; et de Paris par surcroît. Pas «inque» les américains qui l'ont l'affaire, Elvis G., les français itou. On est loin des culs-terreux, des sauvages et de l'amazonie. La triple décentration ; ce que ça peut faire.

    Mourir à 101 ans, chapeau ! Tant qu'à emmerder le monde, vaut mieux le faire sur un longue période. L'éditeur aime ça. Faut dire que sur les derniers milles il avait le tropique triste ; il aurait même mangé du miel avec de la cendre, tout en continuant à remuer les cendres du passé. Déstructurant.

    Sa mort récente va nous empêcher de connaître le creux de sa pensée sur la structure élémentaire des familles recomposées ; dommage ! On dit ça, mais c'est possible que des centaines de thèses de doctorats se fassent là-dessus au cours des prochaines années. CE QU'EN PENSAIT LÉVY-STRAUSS JEUNE, MOINS JEUNE, PLUS VIEUX, ENCORE PLUS VIEUX, ET UNE FOIS MORT, UNE FOIS MORT ET ENTERRÉ. On prévoit rien pour la post-inhumation, quoique ses éditeurs ont soifs ; et les ethnologues aussi. Pour boire, il faut vendre. L'université est prête à tout pour survivre. Le marché, mieux, le commerce des idées, même les plus éculées.

    Ah! le génie français : c'est pas du toc. Structurant, surtout pour celles et ceux dont les aïeux ont déjà eu des rapports compliqués avec les «sauvages» en Canada. Et continuent à en avoir. Un MUST, sans doute...

  • Augustin Rehel - Inscrit 4 novembre 2009 08 h 14

    Modernité et philosophie

    «Il n'aimait guère le méchant monde moderne boulonné à la tyrannie du progrès et préférait la riche mythologie des «sauvages». ( Claude Lévi-Strauss)

    Qui peut le blâmer? Plus je regarde les hommes, disait un autre philosophe, plus j'aime mon ... Vous somplèterez la phrase. Claude Lévi-Strauss a beaucoup observé le monde et,
    dans ce monde de mondialisation, où toutes les cultures se confrontent et se fusionnent, le philosphe s'interroge sur les effets à court et long terme d'une telle promiscuité culturelle. Il dénonce le rouleau compresseur de la modernité, sans se questionner sur son jumeau, le rouleau compresseur de l'archaïté, qui cherche à transormer des société modernes en sociétés du passé et du moyen-âge.

    J'aurais bien aimé l'entendre sur ce sujet.

    «La haute, patiente et brillante voltige intellectuelle n'interdit pas une délicate attention aux détails.»

  • simonis yvan - Inscrit 4 novembre 2009 10 h 30

    la stabilité

    J'ai très bien connu Claude Lévi-Strauss, à Paris comme ici. Cet homme est un homme admirable dont nous sommes encore loin d'avoir pris la mesure. Sa compétence, mieux son génie, la confiance qu'il inspirait, la haute qualité de ses travaux, que dire? la liste serait longue des compliments que cet homme mérite. Je lui dois beaucoup, je ne suis pas le seul. Il restera étonnament présent.
    Yvan Simonis