L'ignorance, donnée fondamentale de la condition humaine...

C'est chaque fois la même chose: je ne puis entrer dans un roman de Milan Kundera sans qu'immédiatement je me mette à penser. Oh, pas dans l'abstrait, comme je le ferais avec un philosophe, mais dans le concret de l'existence, comme seuls les romanciers (les poètes aussi) savent nous y conduire. Cela est suffisamment rare dans ma vie de chroniqueur pour que j'éprouve le besoin d'en faire part, de souligner surtout à quel point cela me réjouit! — bien que ce roman n'ait rien de vraiment réjouissant... Et c'est là un autre constat: la littérature qui fait penser fait mal, et c'est sans doute par là même qu'elle nous sauve, ou nous rend la vie plus tolérable.

Il est dommage que l'auteur nous ait fait attendre 2003 pour enfin nous présenter son roman en français — la langue même dans laquelle il a été écrit —, alors qu'il y a trois ans déjà il permettait sa traduction en espagnol, puis en quantité d'autres langues. Pourquoi cela? Les mauvaises langues disent qu'il aurait voulu punir le public français, ou sa critique, pour avoir accueilli un peu froidement son précédent roman, L'Identité. Peu importe, même si ce dépit n'est peut-être pas sans lien avec l'objet de ce livre qui touche à la douleur de l'exil et à l'amour que le migrant porte à sa terre d'accueil. Le voilà enfin, et qui tient toutes les promesses qu'on est en droit d'attendre d'un tel écrivain dont c'est sans doute ici l'un des romans les plus mélancoliques qu'il ait écrits.

Le paradoxe mathématique de la nostalgie

J'ai dit mélancolique? Oui, sans aucun doute. Triste aussi. Incroyablement lucide encore sur les choses de l'amour. Peut-on dire nostalgique? En partie, et seulement à la condition de comprendre le sens de ce roman qui n'arrête pas de nous parler de cette méprise qui consiste, chez l'émigré, à avoir la nostalgie de son pays natal (ou de sa langue, c'est tout comme), alors même qu'il avoue souvent être mieux dans sa peau depuis qu'il l'a quitté... Paradoxe qui ne sera pas le seul de ce livre que l'on pourrait placer sous le signe de l'Odyssée d'Homère. Car qu'apprend-on de ce grand voyageur, Ulysse, qui revient à Ithaque après vingt ans d'absence, tout comme de ces deux personnages du roman de Kundera, Irena et Josef (la première a choisi pour lieu d'exil la France, le second, le Danemark), qui retournent en Tchécoslovaquie après le même temps d'absence? Que personne ne reconnaît celui qui revient, pas plus que celui qui revient ne retrouve ce qu'il a quitté... «C'était une conversation bizarre [dira Irena après avoir retrouvé ses anciennes amies à Prague] [...] Moi, j'avais oublié qui elles avaient été; et elles ne s'intéressaient pas à ce que je suis devenue.» De même Josef, retrouvant sa famille, a-t-il le sentiment qu'il n'est pas à sa place, qu'il n'a plus rien à voir avec sa vie antérieure, qu'il est en définitive infiniment plus libre dans son Danemark adoptif qu'il ne le sera jamais dans son pays d'origine.

J'ai dit mélancolique? Oui, sans aucun doute. Triste aussi. Incroyablement lucide encore sur les choses de l'amour. Peut-on dire nostalgique? En partie, et seulement à la condition de comprendre le sens de ce roman qui n'arrête pas de nous parler de cette méprise qui consiste, chez l'émigré, à avoir la nostalgie de son pays natal (ou de sa langue, c'est tout comme), alors même qu'il avoue souvent être mieux dans sa peau depuis qu'il l'a quitté... Paradoxe qui ne sera pas le seul de ce livre que l'on pourrait placer sous le signe de l'Odyssée d'Homère. Car qu'apprend-on de ce grand voyageur, Ulysse, qui revient à Ithaque après vingt ans d'absence, tout comme de ces deux personnages du roman de Kundera, Irena et Josef (la première a choisi pour lieu d'exil la France, le second, le Danemark), qui retournent en Tchécoslovaquie après le même temps d'absence? Que personne ne reconnaît celui qui revient, pas plus que celui qui revient ne retrouve ce qu'il a quitté... «C'était une conversation bizarre [dira Irena après avoir retrouvé ses anciennes amies à Prague] [...] Moi, j'avais oublié qui elles avaient été; et elles ne s'intéressaient pas à ce que je suis devenue.» De même Josef, retrouvant sa famille, a-t-il le sentiment qu'il n'est pas à sa place, qu'il n'a plus rien à voir avec sa vie antérieure, qu'il est en définitive infiniment plus libre dans son Danemark adoptif qu'il ne le sera jamais dans son pays d'origine.

Le retour, en grec, se dit nostos, alors que algos signifie souffrance. La nostalgie serait donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. Certes, mais de quoi a-t-on précisément la nostalgie? La nostalgie a-t-elle un contenu mnésique spécifique? «[...] ceux qui ne fréquentent pas leurs compatriotes, comme Irena ou Ulysse, sont inévitablement frappés d'amnésie. Plus leur nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs. Plus Ulysse languissait, plus il oubliait. Car la nostalgie n'intensifie pas l'activité de la mémoire, elle n'éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu'elle est pas sa seule souffrance.» Et ce qui est pire — comme va le constater Josef en pensant à sa propre femme qu'il a perdue il y a plusieurs années de cela tout en continuant à lui prêter vie dans son esprit, afin de ne pas l'oublier —, c'est que ces souvenirs tiennent à presque rien. «Un jour il se demanda: s'il additionnait ce peu de souvenirs qui lui restaient de leur vie commune, combien cela ferait-il? Une minute? Deux minutes? [...] Et là est l'horreur: le passé dont on se souvient est dépourvu de temps. Impossible de revivre un amour comme on relit un livre ou comme on revoit un film. Morte, la femme de Josef n'a aucune dimension, ni matérielle ni temporelle.» Il est vrai que, pour reprendre les mots de l'auteur, «sa mémoire le détestait»... Mais il n'est pas le seul personnage à éprouver ainsi son passé comme un vide, comme une absence, c'est peut-être même une condition universelle, pas seulement le propre des exilés. De même chacun doit-il admettre qu'il y a malentendu dès que deux personnes croient partager les mêmes souvenirs. Cela est mathématiquement impossible.

Le retour, en grec, se dit nostos, alors que algos signifie souffrance. La nostalgie serait donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. Certes, mais de quoi a-t-on précisément la nostalgie? La nostalgie a-t-elle un contenu mnésique spécifique? «[...] ceux qui ne fréquentent pas leurs compatriotes, comme Irena ou Ulysse, sont inévitablement frappés d'amnésie. Plus leur nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs. Plus Ulysse languissait, plus il oubliait. Car la nostalgie n'intensifie pas l'activité de la mémoire, elle n'éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu'elle est pas sa seule souffrance.» Et ce qui est pire — comme va le constater Josef en pensant à sa propre femme qu'il a perdue il y a plusieurs années de cela tout en continuant à lui prêter vie dans son esprit, afin de ne pas l'oublier —, c'est que ces souvenirs tiennent à presque rien. «Un jour il se demanda: s'il additionnait ce peu de souvenirs qui lui restaient de leur vie commune, combien cela ferait-il? Une minute? Deux minutes? [...] Et là est l'horreur: le passé dont on se souvient est dépourvu de temps. Impossible de revivre un amour comme on relit un livre ou comme on revoit un film. Morte, la femme de Josef n'a aucune dimension, ni matérielle ni temporelle.» Il est vrai que, pour reprendre les mots de l'auteur, «sa mémoire le détestait»... Mais il n'est pas le seul personnage à éprouver ainsi son passé comme un vide, comme une absence, c'est peut-être même une condition universelle, pas seulement le propre des exilés. De même chacun doit-il admettre qu'il y a malentendu dès que deux personnes croient partager les mêmes souvenirs. Cela est mathématiquement impossible.

Du vraisemblable plaqué sur de l'oublié

Essentiellement, ce qu'aligne ici Kundera dans ce roman, c'est une série de méprises qu'il s'efforce de remettre à l'endroit, tout en sachant que cela ne changera rien, ou si peu, à l'ordre des choses. Notamment le fonctionnement de la mémoire qui, pour reprendre les mots de Josef, plaque du vraisemblable sur de l'oublié, les leçons que nous tirons de l'histoire, les relations amoureuses, la jeunesse qui n'a d'yeux que pour l'éternité, pas pour l'avenir, l'absence de communication, le communisme... Le communisme dont Josef a toujours pensé qu'il n'avait rien à voir avec Marx et avec ses théories, que l'époque avait seulement offert aux gens l'occasion de pouvoir combler leurs besoins psychologiques les plus divers: «le besoin de se montrer non conformiste; ou le besoin d'obéir; ou le besoin de punir les méchants; ou le besoin d'être utile; ou le besoin d'avancer vers l'avenir avec les jeunes; ou le besoin d'avoir autour de soi une grande famille».

Il faut d'ailleurs rappeler que le projet initial de retourner au pays se fonde sur une méprise qui concerne principalement les amis étrangers des protagonistes, et non ces derniers. Ce sont les amis français, les amis danois qui entretiennent le sentiment qu'Irena et Josef n'ont qu'une envie depuis la chute du mur de Berlin: retourner au pays. L'amie française d'Irena est d'ailleurs si déçue d'apprendre qu'Irena se trouve bien en France qu'elle rompt toute relation avec elle. En effet, Irena, les gens ne s'intéressent pas les uns aux autres... D'où l'immense tristesse que dégage ce livre, mais aussi la raison de sa grandeur. Chez Kundera, pas de fuite, pas d'artifices stylistiques, pas d'envolées lyriques inutiles. Seulement une attention soutenue portée aux plus infimes détails de la vie, de ses motifs, de ses failles.

denisjp@videotron.ca

L'Ignorance

Milan Kundera

Gallimard

Paris, 2003, 181 pages

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