Roman québécois - Un retour à l'Afrique pour Gil Courtemanche

Étonnamment, Gil Courtemanche demeure optimiste pour ce qui est de l’avenir de l’Afrique, dont il ne cesse de décrire les drames.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Étonnamment, Gil Courtemanche demeure optimiste pour ce qui est de l’avenir de l’Afrique, dont il ne cesse de décrire les drames.

Gil Courtemanche est retourné à l'Afrique. Ce continent qui le fascine est en effet au coeur de son dernier roman, Le Monde, le lézard et moi, qui paraît cette semaine chez Boréal. Un roman qui se rend jusqu'à Bunia, en République du Congo, sur les traces d'un chef de guerre sans pitié qui a échappé à son procès. Mais le roman passe auparavant par La Haye, où le narrateur agit comme analyste, au Tribunal pénal international, dans le procès de ce chef de guerre, par Montréal, où il a passé sa jeunesse, et aussi par la Bretagne, où il rêve de vivre.

Gil Courtemanche est retourné à l'Afrique, donc, et on s'en réjouit. Car il retrouve ici sa plume claire, qui allie analyse précise et personnages crédibles, obligeant ses lecteurs à voir l'Afrique telle qu'elle se présente à lui, avec ses enfants soldats, ses femmes violées en série, son impunité qui permet aux pires instincts humains de fleurir sans crainte, avant d'être relayés par de nouveaux mons-tres grands et petits, formés à l'école de la violence et de la corruption.

On s'y faufile donc, aux côtés de Claude, juriste épris de justice au point d'en négliger les femmes, qui travaille au procès de Thomas Kabanga, chef de guerre dont il connaît le détail des méfaits, mais qui sera tout de même libéré à cause d'un vice de procédure.

Cette situation, Gil Courtemanche l'a presque vécue dans la vraie vie. En 2008, il travaillait à titre de conseiller au bureau du procureur dans le procès de Thomas Lubanga, chef de guerre congolais ayant sévi à Bunia, au Congo. En cours de procès, alors que Courtemanche s'apprêtait à se rendre lui-même à Bunia pour sensibiliser la population au processus de justice, un problème de procédure menace de faire avorter le procès. Et le romancier prend le relais pour imaginer ce qui aurait bien pu se passer si ce criminel de guerre, qui avait débauché des enfants pour en faire des criminels, était retourné en toute impunité dans son pays.

Les réflexions de Claude sur la possibilité de la justice, sur la préséance du droit sur cette justice, jalonnent le roman.

Cela lui vient d'ailleurs de l'enfance, lui qui a, dans le roman, été élevé par d'anciens gauchistes désabusés ou récupérés, comme il y en a beaucoup au Québec, précise l'auteur. Claude, donc, n'en a pas moins soif de justice sociale, ce qui le poussera d'ailleurs à participer à un commando de vol de nourriture au Reine-Élizabeth et à participer à l'assaut contre un MacDonald, qui lui vaudra d'ailleurs trois mois de détention dans un centre jeunesse.

Inventer à partir de zéro

«Cela faisait longtemps que je voulais construire un personnage, dit l'auteur en entrevue. Mes personnages, dans mes deux autres romans, ils sont déjà construits quand le roman commence. Ils ont des caractéristiques. Tu pars avec eux alors qu'ils sont déjà faits. Là, je voulais faire un bébé, l'inventer à partir de zéro et le faire grandir.»

Ce jeune homme, comme le juriste qu'il deviendra plus tard, vit essentiellement dans les livres. Il se passe aisément de la vie réelle, avec ses désirs, ses peines personnelles.

«Le seul rapport qu'il peut avoir avec moi, c'est l'illusion que j'ai eue dans ma vie que, parce que je connaissais le monde, je connaissais les humains. Finalement, je me suis rendu compte, en écrivant le roman, que c'est extrêmement facile de connaître le monde et extrêmement difficile de connaître les gens», dit-il.

Plusieurs femmes passent dans la vie de Claude puis le quittent, sans qu'il y voit de gros drames. Il remplace même une femme aimée par un lézard, à un moment donné, et on termine le livre en se demandant s'il fera l'acquisition d'un chat. Mais Claude n'est pourtant pas si simple, puisque le roman se termine sur cette phrase: «Je ne veux pas mourir seul.» En entrevue, Gil Courtemanche lance d'ailleurs que son prochain livre, prévu au printemps, devrait porter ce titre, Je ne veux pas mourir seul, et sera une autofiction.

«C'est plus facile d'expliquer l'univers que d'expliquer sa blonde», résume-t-il.

En attendant, Claude a en effet toute l'Afrique pour se passionner et finit par mettre le cap sur Bunia en compagnie de Myriam, une femme rencontrée à La Haye. Il se retrouve à Bunia, donc, quartier général de Thomas Kabanga, où les gens qui l'ont dénoncé craignent ses représailles. C'est là qu'il mettra un visage sur Josué, un enfant soldat dont il a lu le témoignage. Et là aussi qu'il mesurera l'échec d'un système juridique qui fait parfois passer le droit avant la justice et qui pousse des populations délaissées à recourir à leur propre vengeance pour survivre.

«Et si le droit n'était qu'un exercice intellectuel sans rapport avec ce qui est juste, décent et évident?», se demande-t-il.

Justice pour l'Afrique

Les écrivains fétiches de Gil Courtemanche sont demeurés, à travers les années, Albert Camus et Paul Éluard. Aussi affirme-t-il que ses personnages sont camusiens, en ce sens qu'ils s'interrogent constamment sur ce que leur vie devrait être.

Étonnamment, cependant, Gil Courtemanche demeure optimiste pour ce qui est de l'avenir de l'Afrique, dont il ne cesse de décrire les drames. L'Afrique devrait parvenir à une plus grande justice avec le temps, comme le monde occidental a fini par se sortir du Moyen Âge, croit-il. Même son personnage de Claude reprend le goût de vivre après avoir assisté à une vengeance, qui représente en quelque sorte un échec de la justice qu'il a tant chérie et qui exclut la peine de mort pour condamnation.

C'est donc un roman passionnant que Gil Courtemanche nous livre de nouveau. Il y confronte les aspirations d'un humain à un monde meilleur, tout en livrant un compte rendu réaliste d'une certaine réalité, qu'il faudra sans doute enfin accepter de voir pour finalement la dépasser.

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