Traduction infidèle

Photo: Casterman

C'est à la deuxième planche que tout bascule. « À la brunante », en sortant « des vues », Tintin et Haddock viennent de percuter le général Alcazar qui visiblement ne veut pas se faire trop loquace. « C'est ça. Astheure, i faut que j'y aille. Adios, amigos! », lance-t-il. Et le capitaine de souligner: « Eh ben! Franchement! I yé pas très jasant, vot'Alcazar! Entékâ, i nous a fait une belle façon. »

Jusqu'à ce duo de cases, le rire était presque contenu. Il éclate soudainement devant le grotesque de la scène.

Quoi? Le chef des armées de la république de San Theodoros et farouche détracteur du général Tapioca parle le joual? Oui, et il n'est pas le seul: le célèbre reporter du Petit Vingtième, son copain Archibald, son chien Milou, Nestor, le petit Abdallah, Dupond et Dupont, Tournesol et tous les autres personnages de Coke en stock en font autant dans Colocs en stock (Casterman), première édition des aventures de Tintin en français du Québec. Et le projet d'édition est malheureusement trop épais pour laisser intacts tous les oeufs sur lesquels il avance.

Réalisé avec l'imprimatur des gardiens du patrimoine d'Hergé, ce recadrage linguistique couplé à une relecture culturelle de Tintin est, depuis l'annonce de son existence, présenté non pas comme une traduction, mais plutôt comme une simple adaptation en français québécois.

L'objectif, avoué autant par la maison d'édition belge que par l'adaptateur, Yves Laberge, un sociologue de la région de Québec, est lui aussi sans ambiguïté: magnifier et rendre hommage au français qui se parle ici sans essayer de rendre plus intelligible une oeuvre dont la version originale, dans un français simple et efficace, circule sans aucun problème depuis 1958 dans la plupart des foyers du Québec.

En entrevue au Devoir, il y a quelques jours, l'homme derrière cette aventure linguistique avouait même s'être inspiré du français que l'on parle autour de lui pour montrer toute la vie, la couleur et l'originalité du parler québécois moderne, une preuve selon lui que le français est une langue riche, y compris dans ses ramifications.

Les intentions sont certainement bonnes... contrairement au résultat, qui offre plutôt, malgré lui et très vite après avoir gobé — non sans douleur — la première série de bulles, une folklorisation quasi parodique de Coke en stock. Et ce, par abus d'un vocabulaire passéiste et d'une sur-joualisation des dialogues qui ramènent soudain à l'esprit l'image d'un Paul Newman sacrant comme un débardeur dans la version franco-québécois du cultissime Slap Shot (1977).

Morceaux choisis: « Vous étiez pas pâmé par la vue, capitaine? », demande Tintin à Haddock en sortant du cinéma, nommé ici « les vues ». « Quossé qui mène du train de même? », demande plus loin le héros à la houppe alors que l'avion dans lequel il prend place est sur le point de s'écraser.

« Espèce de Bonhomme-sept-heures!... T'é chanceux que j'te serre pas les ouïes! », dit Haddock au négrier.

Tonnerre de Brest! le registre de langue a été aplani. Pour le pire. Quant à la modernité du français québécois d'aujourd'hui, elle n'a visiblement pas réussi à passer à travers la couverture cartonnée. Dommage.

Seul point positif: dans cet exercice de style, dont la pertinence est mise en question toujours à la 62e planche, la rudesse de Haddock et son hermétisme ordurier évitent l'écueil suprême et surtout la vulgarité à saveur liturgique que l'on aurait pu craindre. Mais ses « Coquerelle », « achalant » et « mouche-à-chevreuil » en lieu et place des « bachi-bouzouk », « colonquinte » et « rapace » n'arrivent malheureusement pas à faire de cette adaptation autre chose qu'une curiosité à mettre certainement en bas de la liste dans le catalogue multilingue de l'oeuvre universelle d'Hergé.