L'indéchiffrable

Étrangeté de ton, de situations. Étrangeté de ce qui échappe et envoûte en même temps. Étrangeté: c'est sans doute le mot qui convient le mieux à Destin, deuxième roman d'Olga Duhamel-Noyer, née à Montréal en 1970.

Mais faut-il vraiment parler de roman? Peut-être davantage de récit. D'autofiction. Faut-il s'attacher à un genre en particulier? Nous sommes dans l'écriture, ça c'est sûr.

Nous sommes dans la distance et dans l'intériorité en même temps. Nous sommes dans la perplexité et l'enchantement. Dans le paradoxe. Paradoxe amoureux, sexuel, existentiel, fondamental, vital.

C'est une femme qui parle, qui écrit. Elle s'appelle Olga. Olga ressasse sa vie, par petites touches. Elle replonge dans ses souvenirs, ses obsessions, ses états d'âme, ses états d'esprit, ses manques successifs. Avec mélancolie, langueur.

Tout lui semble crypté, tout nous semble crypté. À commencer par cette scène de film, qu'elle a vue à 13 ans à la télé dans un hôtel anglais. Une révélation pour elle. Elle ne peut expliquer pourquoi, nous nous l'expliquons encore bien moins.

Cette scène, la voici: « À un moment donné, les deux héroïnes sont dans la maison, le gramophone fait entendre un air sur lequel elles dansent malgré la catastrophe de la guerre, leurs pas ont quelque chose de saccadé, et leurs lèvres vont se toucher longtemps. Elles portent toutes les deux des vareuses tachées, trop grandes, récupérées avec peine sur des cadavres raides. »

Cette scène de film a changé sa vie, dit Olga, et on la croit. On avance comme ça, sans savoir où on s'en va. Les chapitres sont courts, hop, on passe à autre chose, pas le temps de creuser.

Nous voici sur une plage, en Espagne, l'été de ses treize ans, toujours. Une jeune serveuse, appelée Nine, la fascine, l'attire, elle ne sait pas pourquoi, c'est comme ça. C'est comme ça, l'amour? Mais est-ce vraiment de l'amour? Ou du désir?

Treize ans plus tard, en France, dans le Midi, il y a la rencontre de Sonny. Une fille. Une fille séduisante qui la fascine, l'attire... qui ressemble étrangement à Nine, la Nine de ses 13 ans. Mais Sonny, c'est Sonny, elle ne se laisse pas prendre facilement.

La vie continue pour Olga, ponctuée par des aventures sexuelles à droite, à gauche, avec des filles, mais pas seulement. La vie, elle a l'impression qu'elle lui coule entre les doigts, Olga.

Elle attend, elle ne sait pas quoi. Elle attend la suite de son destin. Mais qu'est-ce que le destin? « Parfois, le poids du destin était si lourd qu'il apparaissait invraisemblable jour après jour d'en être l'artisan. »

On a l'impression qu'elle flotte, en fait, cette Olga. Qu'elle flotte au-dessus d'elle-même, des autres, de la vie. Qu'elle est là sans y être. Toujours dans sa tête. Comme si la vie était ailleurs, dans ce qui se joue à son insu.

Justement. Cela va se jouer à son insu. Il y aura Sonny à nouveau, à Montréal cette fois. Il y aura de l'inattendu. Il y aura tout un climat bizarroïde, marginal, des danseurs nus, des prostitués, le sida.

Et un enfant.

On suit Olga comme ça jusqu'à l'aube de ses 40 ans. Tandis qu'elle avance à tâtons. Qu'elle cherche sans jamais trouver, sans même savoir ce qu'elle cherche. Une vérité, peut-être? Une vérité inaccessible pour elle, pour nous?

Ce qui nous tient? Une sorte de légèreté, un détachement. Qui font contraste avec l'ampleur, la gravité de certains événements. Et les mêmes obsessions qui reviennent, encore et toujours, les associations d'images en boucles: c'est là que ça se passe, en fait.

Comme s'il s'agissait d'une vague, qui arrive par en dessous, qui emporte tout. Et ça recommence. Difficile d'expliquer l'effet que produit ce texte sur nous.

On attend toujours quelque chose, un dénouement, un rebondissement extraordinaire; on se dit voilà, ça s'en vient,

et puis non. On se dit qu'il manque quelque chose, mais on ignore quoi au juste.

C'est de l'ordre de l'impalpable. De l'indéchiffrable. L'indéchiffrable, oui, ce pourrait bien être le sujet véritable de Destin. Ce qui donne à ce livre toute son étrangeté. Et sa force d'évocation.

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