Lettres à l'absent

Myriam Beaudoin revient avec 33, chemin de la Baleine. Un troisième roman, enfin. Vous vous souvenez? « Retenez bien ce nom, vous le reverrez »: c'est ce qu'on vous avait dit à la parution de Hadassa, il y a quelques années.

Ce petit bijou d'écriture s'inspirait de son expérience d'enseignement du français dans une école juive orthodoxe. Outre son regard tout en nuances sur l'univers de petites filles appartenant à une communauté inaccessible, il y avait dans ce livre le récit d'une histoire d'amour naissante, grandiose, impossible.

Après Hadassa, salué par le Prix littéraire des collégiens et le Prix des lecteurs France-Québec en 2007, on avait quand même eu droit à un petit texte de l'auteure. Un petit texte remarquable, sur les amours adolescentes au féminin et la découverte de la sexualité, paru dans l'ouvrage collectif Premières amours, auquel collaborait aussi Nelly Arcan.

L'amour. L'amour est au centre de 33, chemin de la Baleine. Où une vieille dame qui n'a plus toute sa tête, qui confond les morts et les vivants, replonge dans son passé. Par le biais de lettres d'amour qu'elle ne se souvient pas d'avoir écrites dans sa jeunesse.

Ces lettres, de plus en plus fiévreuses, désemparées, désespérées, sont adressées à son mari écrivain. Parti pour quelques mois à l'île aux Coudres, il n'est jamais revenu auprès d'elle,

à Montréal.

Cinquante ans plus tard, elle l'attend encore. Éva attend son homme, tassée sur elle-même, dans son fauteuil roulant. Son rouge à lèvres déborde de partout autour de sa bouche ridée, sa robe est tachée. Elle a une moitié du crâne chauve, une oreille qui manque. L'image est saisissante; elle ouvre le roman.

Nous sommes dans une résidence pour personnes âgées. Ou un hôpital pour les fous. Peut-être les deux. Peu importe. Nous sommes dans un univers où la plupart des gens ont perdu leurs repères.

Heureusement, auprès de la vieille Éva, une préposée dévouée, pleine d'affection. Ce jour-là, un homme se présente. Un visiteur, enfin. Il s'appelle Jacques, son père vient de mourir. Son père, c'est celui qui a abandonné Éva, sa toute jeune épouse...

Le fils connaît la suite de l'histoire, relatée à l'époque par les journaux, il sait le pourquoi de cet abandon. Pas nous, pas encore. Éva, elle, n'est pas certaine qu'il s'agit vraiment d'elle. Ni sur les photos, ni dans les lettres signées de sa main, que le fils, confondu par elle avec le père, lui offre en cadeau.

Ses yeux à elle sont fatigués, alors c'est lui qui lit, à voix haute. Et c'est bouleversant. Toutes ces lettres, écrites jour après jour, dans l'attente. Écrites avec le coeur. Avec des mots simples: ceux d'une jeune femme issue d'un milieu ouvrier qui souhaite devenir l'épouse parfaite de son mari partout admiré pour son oeuvre.

Elle respecte le besoin de solitude du grand écrivain, mais ne peut s'empêcher de dire son manque de lui, sa peine. Elle compte les jours, les nuits qui la séparent de son retour. Retour dont la date est reportée d'un mois. Et qui finalement n'advient pas. Pourquoi?

Elle y croyait, pourtant. Le moment venu, le jour de la date annoncée, elle y a vraiment cru. Toute la journée elle a guetté la fenêtre, vêtue de ses plus beaux atours, pomponnée. Et le soir, quand elle s'est couchée, elle y croyait encore.

Même quand elle n'y a plus cru, quand elle a vu que son homme n'était pas là, elle a senti le besoin de lui écrire ceci: « Je n'ai gardé allumée que la lampe à huile pour que mon teint soit plus bronzé lorsque tu me trouverais endormie. Pour ne pas avoir le visage froissé au réveil, je me suis couchée sur le dos. À six heures du matin, le soleil printanier avait pris ta place sur ton oreiller; un spectacle bien cruel. »

L'attente. L'attente sans rien au bout. Et les lettres, les lettres qu'elle continue d'écrire. « Je t'écris, car cela garde vivant et préserve notre mariage du néant. Je finirai bien par te faire revenir. Lis-moi encore. » Car c'est impossible. Impossible qu'il ne revienne pas. Il l'aimait, il la trouvait belle, il lui avait promis monts et merveilles, des voyages, des enfants, une famille... Elle s'accroche, elle écrit, même si elle n'envoie plus ses lettres.

Elle n'en finit plus de se morfondre, de se remettre en question, de s'autodénigrer, de se culpabiliser. C'est à elle-même qu'elle s'en prend, jamais à lui. Elle n'a aucune porte de sortie. Sinon les prières qu'elle a apprises de sa mère. Et la folie.

C'est une histoire d'amour tragique, oui. Cruelle. Transportée dans les années 1950, à l'époque où les femmes devaient être soumises à leur mari, peinaient à exister par elles-mêmes socialement.

L'auteure rend de façon touchante le calvaire d'Éva, incapable de prendre son envol en dehors du regard de son mari. Mais cette façon pour les femmes de n'exister que par le regard de l'autre, de perdre pied quand l'autre cesse de les regarder, nous parle encore très fort aujourd'hui.

Il y a plus, aussi. Il y a les peines d'amour, qui existent depuis la nuit des temps. Et il y a la trahison amoureuse, l'abandon. Pis, il y a la lâcheté. La lâcheté d'un côté et l'attente éternelle de l'autre.

33, chemin de la Baleine remue beaucoup de choses. Beaucoup d'émotions. Et beaucoup de réflexions. Sur les rapports amoureux, la condition des femmes. Mais pas seulement. Sur la folie. Sur la mémoire et l'oubli. Sur la vieillesse.

Il faudrait parler aussi de la reconstitution minutieuse de l'époque des années 1950, à travers les petits détails de la vie quotidienne relatés dans les lettres de l'amoureuse. Il faudrait parler du milieu artistique, à Montréal, dans ces années-là, de tous les clins d'oeil concernant les grands créateurs du passé qu'on retrouve dans 33, chemin de la Baleine.

Tout cela rend plus réelle encore l'existence de cette vieille dame coupée de son propre passé, de sa mémoire. Bien que par moments cela nous pèse, tant on est suspendu à l'histoire, on a hâte de connaître la suite.

La suite, pourtant, on le sait bien depuis le début, sera dramatique. Mais étrangement, le sentiment qui demeure, à la fin, en est un d'apaisement. Il y a la vie qui bat, il y a la lumière, il y a l'enchantement. Très forte, décidément, Myriam Beaudoin.

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