L'élan vers l'abîme

Voix féminine forte, mais réduite souvent à tort à une simple image médiatique aussi racoleuse que radieuse, Nelly Arcan est morte jeudi après-midi, chez elle à Montréal, dans un drame intérieur qu'elle n'arrivait plus à dénouer.

D'un naturel plutôt timide, volontiers cérébrale bien que souvent tentée par cette forme d'autoprotection que constitue la mise en spectacle de soi-même, Nelly Arcan a connu un succès littéraire fulgurant de part et d'autre de l'Atlantique lors de la parution de Putain, un premier roman publié aux Éditions du Seuil en 2001. Putain se retrouve alors en lice pour les prix Femina et Médicis, en plus de s'attirer un vaste lectorat, comme le confirment les listes des meilleurs vendeurs en librairie.

Ce succès de Putain prend en partie l'allure d'un malentendu. Au-delà du fait que Nelly Arcan se soit fait l'objet de sa propre écriture, il est en effet impossible de réduire son oeuvre, comme on l'a pourtant souvent fait alors, à la brève existence sulfureuse d'une escorte de luxe. Avec Putain, Nelly donne plutôt naissance à un roman froid, introspectif, presque clinique, lequel laisse apparaître une véritable voix moderne.

« Je n'ai jamais vu de scandale dans la prostitution, disait-elle au Devoir en entrevue. Ce sont les autres qui en voient. Le sexe n'est plus un tabou, mais une obsession collective. La société de consommation exige qu'on ne se prive de rien, pas davantage de l'orgasme que du reste. »

Très critique de cette société de consommation dont elle était pourtant devenue une des représentations courantes, Isabelle Fortier avait enfanté Nelly Arcan pour les besoins de son écriture. Le pseudonyme de Nelly Arcan lui servait de cheval de Troie pour investir la place publique autant que sa propre identité. Nelly Arcan, née officiellement en 1975 selon les gazettes littéraires, avait en fait vu le jour en 1973 à Lac-Mégantic, dans les Cantons-de-l'Est.

Un an après la parution de Putain, Isabelle Fortier dépose un mémoire de maîtrise à l'UQAM qu'elle consacre au « poids des mots » dans Mémoires d'un névropathe de Daniel Paul Schreiber, magistrat doublé d'un écrivain dont les délires psychotiques ont beaucoup intéressé la psychanalyse. Cet univers de la psychanalyse fascinait beaucoup Nelly Arcan.

Lancé en 2004, Folle, son deuxième roman, continue, après Putain, une entreprise d'exorcisme aussi bien social que personnel à travers le récit des désillusions d'un amour brisé. Selon Arcan, les titres mêmes de ses livres constituent jusque-là le programme d'une certaine libération, même si elle s'avouait néanmoins prisonnière du regard des autres: « Dans l'Histoire, folle et putain sont les deux mots qui ont marqué au fer rouge les femmes qui ne veulent pas se soumettre. »

Devenue un véritable phénomène médiatique, Nelly Arcan est vite sollicitée pour devenir chroniqueuse, notamment à La Presse et au défunt hebdomadaire ICI, de même que dans divers avatars du monde des médias électroniques. Au Trente, le magazine des journalistes, Nelly Arcan avait pourtant déjà déclaré qu'il y avait beaucoup trop de chroniques d'humeur dans les médias modernes.

Le style de ses chroniques tranchait avec celui de ses livres, toujours extrêmement travaillés et maîtrisés. Ses chroniques reprenaient cependant à l'infini les mêmes thèmes que ses livres: la séduction, le jeu des apparences, le sexe, le mal-être de l'individu dans une société fondée sur le regard, en un mot l'incapacité moderne de vivre.

Depuis quelques années, Nelly Arcan était de toutes les tribunes. En 2007, lors de la promotion d'À ciel ouvert, son plus récent roman, elle avait néanmoins affirmé en France, au journal Le Monde, être quelque peu boudée en son pays. À ciel ouvert, sorte de voyage catastrophé au pays des amours en perdition, avait été une fois de plus salué par la critique.

Passionnée par les ressorts de la création, Nelly Arcan s'était inscrite l'été dernier à un atelier de peinture où elle explorait, par le contact des textures et des difficultés que pose le dessin figuratif, de nouveaux modes d'expression, alors même qu'elle mettait la dernière touche à un petit livre, son dernier, lequel devait officiellement être lancé début novembre. Intitulé Paradis, clef en main, ce roman a pour thème principal le suicide. La dernière version venait d'être déposée cette semaine aux Éditions Coup de tête, auprès de Michel Vézina, une des toutes dernières personnes avec qui elle a d'ailleurs discuté avant de s'enlever la vie. Dans une lettre publique extrêmement touchante publiée hier, le journaliste Nicolas Ritoux, un de ses intimes, expliquait que le sexe, la drogue et l'alcool avaient tous été des « paravents pour tuer l'angoisse du monde en attendant qu'elle [lui] rende la pareille, inexorablement », tout en laissant entendre que l'écrivaine s'était déjà élancée plus d'une fois vers l'abîme. Les photographies d'elle que Nelly Arcan avait fait prendre dernièrement pour son nouveau site Internet la montrent sous les allures de poupée Barbie brisée, en larmes, gisant au sol au milieu de téléphones et d'écrans d'ordinateurs ouverts aux abonnés absents au milieu de sillons dont elle constitue le centre.

Le suicide est un des thèmes qui revenaient le plus souvent sous la plume de Nelly Arcan, aussi bien dans ses romans que dans ses textes d'actualité. Pour le webmagazine P45, elle avait écrit ceci: « Ce que je tente de dire, c'est que le phénomène du suicide a une complexité, et aussi une gravité, qui méritent l'attention de tout le monde, et les efforts de recherche dans toutes les disciplines. Ce que je tente de dire aussi, c'est que le suicide n'est pas une tumeur, ce n'est pas une tache ou un furoncle, ce n'est pas une vie en moins d'un consommateur ou d'un payeur de taxes, mais un acte, peut-être le plus radical en dehors du meurtre, par lequel l'individu indique qu'il est possible de choisir de mourir. »

Dans leur Histoire de la littérature québécoise, les universitaires Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge observent qu'on trouve dans l'oeuvre de Nelly Arcan l'expression d'un « vertigineux défaut d'existence, comme si aucune expérience vécue ne lui garantissait l'accès à la réalité ». Reste que le mérite principal de son oeuvre est peut-être d'avoir su explorer avec audace et sincérité, de même qu'avec un style certain, quelques-uns des territoires les plus sombres de l'intimité du point de vue d'une femme.

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