Pauline Julien et Gérald Godin: la renarde et le mal peigné

Photo: D.R.

Pauline Julien et Gérald Godin ont marqué le Québec. Elle comme chanteuse, militante, féministe et comédienne. Lui comme journaliste, ministre péquiste et poète. Amoureux pendant plus de 30 ans, leur histoire est en partie dévoilée par les fragments de leur correspondance, La Renarde et le Mal Peigné, chez Leméac. Un petit livre touchant d'intimité qui révèle les déchirements de ces amoureux.

C'est, à vue de nez, une centaine de lettres écrites entre 1962 et 1993 que la fille de Pauline Julien, Pascale Galipeau, ressort à la lumière. Des lettres mises sous scellés aux Archives dès la mort de sa mère. « Je les avais mises au tombeau, explique Galipeau en entrevue, et l'an dernier, 10 ans après la mort de Pauline, j'ai réalisé que les lettres pourraient y rester. Et qu'il fallait passer outre la pudeur. » La chronologie tentative — les lettres ne sont pas toujours datées — permet au lecteur de voir d'abord un Gérald Godin qui résiste aux sentiments, avant de tomber tout cru dans le grand amour. Le ton des premiers échanges est charmant, légèrement guindé, avant de se lâcher en grandes foulées énamourées ou en solides engueulades. Les sacres, les incertitudes, les piques défilent aussi dans le flot de mots doux.

Si tu dois partir, va-t'en

Pauline Julien et Gérald Godin forment un couple contemporain avant l'heure et ils en souffrent autant qu'ils en jouissent. Godin le voit tôt: « Tes répétitions, ton travail, le mien, les enfants, la revue P[arti] P[ris], le Parti socialiste, les éditions, l'écriture, tout ça remplit nos vies, et continuera à les remplir. [...] Il n'y a pas de vie à deux qui soit facile quand, comme nous, les deux parties du couple travaillent et ont besoin de leur métier ou occupation pour ne pas mourir. [...] C'est aussi ce qui met un océan entre nos deux vies. C'est con, con, con et re-con. » Et dans la colère née d'une des énièmes absences de Pauline Julien, encore: « C'est difficile être en amour avec une femme qui ne veut pas être une petite conne de ménagère. » Car elle part, en France ou en Suisse pour sa carrière, en Gaspésie pour les tournées ou pour se reposer. Ce n'est que plus tard que Godin, ministre, trottera lui aussi et quittera le rôle de celui qui attend.

Ce qui frappe, dans ces lettres? Ils ne se parlent presque que d'amour, malgré leurs profonds engagements professionnels et politiques et malgré la richesse de leurs vies respectives. Godin mentionne bien sûr certains enjeux politiques, Julien se demande pourquoi elle chante, pourquoi elle court ainsi de scène en scène. S'ils partagent leurs lectures et sèment leurs missives de références à Salinger, à Rimbaud, à Ferré, à Apollinaire, à Grass — « vous êtes intellectuelle et vicieuse, écrit Godin. Vicieuse en ceci que l'enchevêtrement des idées vous satisfait comme une vérité » —, ces écarts ne sont que gouttes dans leur discours amoureux.

« C'est l'essence de leur correspondance, confirme Pascale Galipeau, qui n'a effectué aucune censure dans la correspondance retrouvée. Effectivement, c'est leur rapport intime qui est là. » Et cette passion en dents de scie qu'ils nourrissent s'en trouve dévoilée, accentuée. « La plume ne nous est pas salutaire, écrit Godin. Nous nous marrons plus quand nous parlons. » La fille de Pauline Julien ne se rappelle pourtant pas tant d'orages et de tumultes. « Ils étaient assez pudiques. Ce n'était pas évident. »

La deuxième surprise vient de l'écriture de Julien, ici belle, par moments folle et libre. « Il y a Montréal, écrit-elle, la ville qui s'avance, il y a les champs où on fait les foins, il y a moi moulue par vous et votre présence en moi presque encore physique, tant nous avons essayé de n'être qu'un. Il y a "mon amour je t'adore" et moi qu'il faut garder autonome quand je me sens et ne désire qu'être esclave. » Pour sa fille, c'est une révélation. « Vers la fin de sa vie, Pauline a écrit quelques livres, beaucoup plus constipés. Là, dans la mesure de ses moyens et de son envolée pour son amoureux, son écriture est plus forte et plus touchante. Gérald, sa maîtrise de l'écriture, on la connaît. Mais elle, à ce point... »

Lapsus et poésie

La Renarde et le Mal Peigné est strictement axé sur la correspondance de Julien et Godin, n'ajoutant que les repères chronologiques et contextuels essentiels. Passent comme fantômes en filigrane les amis, artistes, politiques. Passe une soirée où l'on aurait bien voulu être, à regarder à la télé le Canadien gagner la coupe Stanley en compagnie de Godin, de Gaston Miron et de Roland Giguère. On sort de cette lecture avec l'envie de fouiller davantage. Reste à se jeter sur la biographie de Julien, La Vie à mort (Leméac), signée il y a quelques années par Louise Desjardins, pour imaginer la rencontre, alors que Godin interviewe Julien pour Le Nouvelliste lors d'un récital à Trois-Rivières. Et reste le plaisir triste de fabuler sur leurs fins tragiques. Car ces immenses amants des mots ont succombé tous deux à des maladies de tête: lui d'un cancer du cerveau, elle d'une aphasie dégénératrice qu'elle prendra de vitesse en se suicidant.

Un des derniers poèmes de Godin en fantasme les symptômes: « elle dit pyrénées pour piranhas / interlocutés pour interloqués / grotesque pour grossesse / chanceuse pour chanteuse / cordes postales pour cordes vocales / patate pour pascale / elle fait des lapsi / et lui de l'épilepsie. » Avant, plus loin, d'aller dire qu'« un des derniers refuges de la poésie / c'est le lapsus ».

Les lettres de La Renarde et le Mal Peigné offrent le plaisir lointain de se rappeler l'ébullition de l'époque, et celui, surtout, de se plonger dans la vie, au jour le jour et tout en rebondissements, d'un immense attachement. Car, comme l'écrit Godin: « Un amour, c'est quelque chose déjà. Un amour qui dure, c'est incroyable. »

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Collaboratrice du Devoir

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La renarde et le mal peigné
Pauline Julien et Gérald Godin
Leméac

Montréal, 2009, 180 pages
5 commentaires
  • André Loiseau - Abonné 26 septembre 2009 16 h 04

    Précieuse anecdote

    Je me souviens de Gérald Godin m'encourageant lors d'un profond chagrin d'amour. J'ignorais tout, alors, de ses déchirements personnels. Cette commune liberté leur fut bien difficile. Ils ont été les phares de mes trente ans.

  • Claude Trépanier - Inscrit 27 septembre 2009 09 h 45

    Correction au premier envoi: L'ESSENTIEL @ monsieur André Loiseau...de Lorraine Dubé

    @ monsieur André Loiseau
    Précieux partage de votre part.

    L'important n'est-il pas fait de ces échanges qui forgent ces précieux souvenirs?

    Merci pour cette brève anecdote empreinte d'humanisme, d'humilité.

    «Il y a Montréal, écrit Pauline Julien, la ville qui s'avance, il y a les champs où on fait les foins, il y a moi moulue par vous et votre présence en moi presque encore physique, tant nous avons essayé de n'être qu'un. Il y a "mon amour je t'adore" et moi qu'il faut garder autonome quand je me sens et ne désire qu'être esclave.»

    Belle découverte que ces témoignages, belle initiative de partage de madame Galipeau, de dévoiler ainsi l'intimité de leur Amour.

    J'ai une sensation de déjà vu...me considérant privilégiée d'avoir ressenti une telle allégresse, d'en connaître la volupté, la plénitude... mais aussi étrangement la douleur.

    Au bout du compte, ce qui fût notre délice nous procure un jour par son absence la tristesse...l'ampleur de l'allégresse, de même intensité que celle de la douleur de l'absence, de la perte.

    Pourtant, passer à côté, serait se priver de l'Essentiel.

    Merci pour ce beau témoignage monsieur Loiseau.
    Lorraine Dubé

  • André Loiseau - Abonné 27 septembre 2009 14 h 40

    @ Mme Lorraine Dubé

    Votre témoignage à vous, madame, est d'une belle générosité à l'égard du mien. Vous avez sûrement beaucoup aimé ces deux poètes qui ont ajouté la beauté à une lutte nationale en pleine ébullition, à une colère qui persiste encore. Ils étaient, tous les deux, absolument fous du Québec et de la vie.
    Merci de m'avoir lu!

  • Claude Trépanier - Inscrit 27 septembre 2009 18 h 33

    @ monsieur Loiseau- Un ajout...de Lorraine Dubé

    J'ai toujours un grand intérêt à lire vos commentaires monsieur Loiseau.

    Je vous raconterai seulement une anecdote quoique l'envie d'en relater davantage ne manque pas. "Notre contestation, suite à l'annonce de la fermeture possible de notre seule école française à Outremont, milieu des années 70, la polyvalente Paul Gérin Lajoie."

    L'année en question, les filles fréquentaient la polyvalente Pierre Laporte de Ville Mont-Royal. J'en étais à ma première année au secondaire, n'ayant pas eu à compléter la "7e année" comme plusieurs.

    Les garçons étaient venus solliciter notre appui lors de la manifestation. Nous étions toutes aux fenêtres, avant d'aller les rejoindre solidairement à l'extérieur. Étaient réunis Pauline Julien, Yvon Deschamps et autres, qui nous ont accompagnés jusqu'au gymnase de P-G Lajoie. Madame Pauline Julien y avait notamment interprété la chanson écrite par Gilles Richer, "Mommy Daddy". Sans parler du monologue d'Yvon Deschamps.

    Par conséquent, l'année suivante, nous étions toutes réunies
    à la Polyvalente Paul Gérin Lajoie avec nos confrères habitant comme nous Outremont.

    Rappelons-nous seulement le visage de Montréal des années 60-70, avant la loi 101, malgré qu'elle ait été charcutée impunément suite au rapatriement unilatéral de 1982.

    Étant impliquée comme vous le semblez aussi, j'ai en mémoire plusieurs évènements dont j'ai été témoin. C'est tout un privilège de croiser sur notre route des êtres de conviction inébranlable, animés par la passion, par la liberté de conscience, l'authenticité...mais surtout habités par l'altruisme et non l'opportunisme. C'est une question d'intégrité VS cupidité.
    Au plaisir de vous lire à nouveau
    Lorraine Dubé

  • Sylvie Michaud - Inscrite 29 septembre 2009 10 h 05

    Citation

    J'aimerais savoir de quelle oeuvre de Gérald Godin provient la phrase que vous citez "Un amour c'est quelque chose, un amour qui dure c'est incroyable"

    Merci