Littérature française - La mauvaise vie

«J'ignore complètement où j'étais entre 1965 et 1980», nous dit-il dans son dernier livre. Mais parions fort que l'ancien publicitaire, auteur à succès de Mémoires d'un jeune homme dérangé, de 99 francs, se souviendra longtemps du lieu où il se trouvait durant la nuit du 28 janvier 2008.

Rappel des faits: arrêté en compagnie d'un ami alors qu'ils reniflaient quelques rails de poudre sur un capot de voiture, devant un bar du VIIIe arrondissement à Paris, Frédéric Beigbeder a passé quelques mauvais quarts d'heure en garde à vue, avant d'être relâché sans accusations le surlendemain.

«Il suffit d'être en prison et l'enfance remonte à la surface», nous explique-t-il très vite, avec des accents de sincérité qui flairent un peu le procédé. Avant d'ajouter que «la littérature se souvient de ce que nous avons oublié». Mais si Proust a cessé aussitôt de se sentir «médiocre, contingent, mortel» en goûtant distraitement un petit gâteau trempé dans du thé, Beigbeder, lui, a eu besoin d'une cellule humide de commissariat où flottait une odeur de barquette boeuf-carottes, de vomi et d'eau de Javel. À chacun sa madeleine.

Or, c'est un véritable traumatisme que semble avoir vécu cet écrivain habile, produit de grands ancêtres et d'une enfance dorlotée entre Neuilly-sur-Seine et le XVIe arrondissement. Une enfance écoulée dans «un ghetto de confort» dont il nous raconte quantité de détails qu'il fait alterner, tout au long du roman, avec son «récit de prison». Frédéric Beigbeder a découvert que «la France est un pays qui pratique la torture dans le Ier arrondissement, juste en face de la Samaritaine». Soit.

Émotion de censure

À la demande de Grasset, son éditeur, et par crainte de poursuites en justice, l'écrivain a dû semble-t-il se résigner à ce que le roman soit amputé de quelques passages. Dans les pages supprimées, en abusant des majuscules, il épingle avec une hargne soutenue le procureur qui s'est chargé de son cas, en l'accusant d'avoir prolongé indûment sa détention en garde à vue pour, estime-t-il, «se faire» une vedette et donner l'exemple.

Cascade publicitaire? Larmes de crocodile? Si c'est le cas, la manoeuvre fonctionne: chacun se bouscule pour lire ou commenter son nouveau roman.

Né en 1965, Frédéric Beigbeder s'épanche surtout sur son enfance ennuyeuse et docile, confortable — surtout le week-end qu'il passait chaque mois chez un père noyé dans le travail —, les étés enchantés passés à Guéthary, le fief familial du Pays basque, l'expérience confuse et douloureuse du divorce de ses parents, l'échec sentimental de sa mère. Sa condition de puîné chétif affublé d'un «goitre de pélican», les premiers baisers, bluettes, pelotages, rejets.

«On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas que l'on va s'en remettre.» Il nous fait bien comprendre qu'il ne s'est remis ni de son passé, ni de ses 36 heures de prison. Mais qui se remet véritablement de son enfance, qu'elle ait été heureuse ou malheureuse? On n'en sort jamais vraiment. C'est d'ailleurs l'un des grands lieux communs de la littérature.

Certes, on croit à son rejet d'une certaine France bien pensante, hygiéniste, sarkozyste, trop «bienveillante» envers ses sujets. Et ceux qui ont déjà goûté ses phrases asthmatiques — un débit naturel pour ce «fils de pub» —, son sens de la formule et de l'autodérision s'y retrouveront. Ce nouveau titre risque aussi de flatter dans le sens du poil beaucoup de lecteurs en une époque droguée de sincérité et d'aveux autobiographiques sensibles.

Mais dépouillée de son arrogance feinte et de son cynisme habituel, l'écriture de Beigbeder perd vite de son attrait, et Un roman français laisse une durable impression de décousu et, par moments, de «vulgaire» règlement de comptes. Dommage de la part d'un nouveau moraliste «fin de siècle», artiste de la citation de soi-même, miroir d'une époque où on se voue au stupre et au toc tout en cherchant désespérément l'amour.

Bref, Un roman français nous ramène un Beigbeder de 44 ans, un peu ramolli, sensible, oserait-on dire, presque ordinaire. Et c'est dommage. Son panorama de la première génération du divorce et des années 80, des centaines de romanciers français pourront s'en charger. Beigbeder est un écrivain qu'on ne pouvait prendre vraiment au sérieux que dans la dérision, l'enflure, la culbute. C'était son style, sa marque de commerce, sa plus-value littéraire. Mais tout le monde a le droit de changer.

Et pourtant: «Dieu ne fait pas don à l'écrivain d'un talent poétique mais d'un talent de mauvaise vie.» Empruntée à Sergeï Dovlatov, la citation coiffait un chapitre de L'Égoïste romantique (Grasset, 2005). Il ne lui reste plus qu'à l'assumer. Avec style.

Collaborateur du Devoir

UN ROMAN FRANÇAIS, Frédéric Beigbeder, Grasset, Paris, 2009, 282 pages