Les plaines d'Abraham, centre du monde

La bataille des plaines d’Abraham, à Québec, en 1759.
Photo: La bataille des plaines d’Abraham, à Québec, en 1759.

Il y a 250 ans, le 13 septembre 1759, sur les plaines d'Abraham, les Anglais ont défait les Français et les Canadiens. Mais ces derniers, ancêtres des Québécois, se situaient, bien qu'ils fussent des vaincus, au coeur d'un drame passionnant: un changement géopolitique mondial, unique dans l'histoire. L'Europe commençait à perdre de son influence au profit de l'Amérique. La conquête amorcée de la vallée du Saint-Laurent marquait ce rééquilibre planétaire.

Le résultat géographique de l'ouverture des Canadiens à la mentalité des autochtones constituait un enjeu stratégique des plus cruciaux. Grâce aux alliances franco-amérindiennes, Québec et Montréal n'étaient-ils pas les fondements d'une immense Amérique intérieure, qui, des Grands Lacs à la Louisiane, échappait jusqu'alors à la domination anglo-saxonne?

On a récemment réédité, avec une préface de Jacques Lacoursière, La Guerre de la Conquête, de Guy Frégault. Dans cet ouvrage exemplaire, d'abord publié en 1955, l'historien québécois soulignait déjà la portée internationale de la chute de Québec en montrant que les colons britanniques d'Amérique, Benjamin Franklin en tête, souhaitaient, encore plus vivement que Londres, l'intégration du Canada dans le monde anglo-saxon par souci de cohésion continentale.

C'était, en effet, dans son prolongement nord-américain que la guerre de Sept ans (1756-1763), conflit mondial avant la lettre opposant la Grande-Bretagne, la Prusse et le Hanovre à six autres pays (France, Autriche, Russie, Saxe, Suède et Espagne), trouvait l'issue la plus éclatante. Même la suprématie maritime britannique qu'elle a favorisée et l'essor de l'empire colonial qui en a découlé passaient au second plan.

Comment nier que la victoire britannique de 1759 a renforcé le caractère anglo-saxon d'un continent, espace plus propice que jamais à la naissance d'un pays indépendant appelé à grandir: les États-Unis? Elle fait oublier l'une des causes de la guerre de Sept ans: la rivalité entre l'Autriche et la Prusse.

La prise de Québec et la disparition de la Nouvelle-France, qui en a résulté, ont permis, avec plus d'apparence de vérité, aux États-Unis, d'abord limités aux 13 colonies anglaises situées le long de l'Atlantique et devenues indépendantes en 1776, de se targuer d'être l'Amérique. Frégault insiste avec raison sur la clairvoyance de Franklin, qui, en 1760, comprenait, mieux que la plupart de ses contemporains, l'importance de la chute du Canada pour les «Américains britanniques».

Ils ont été, selon l'historien québécois, «les vrais vainqueurs» de la bataille des plaines d'Abraham. L'un d'entre eux ne constata-t-il pas que les Canadiens étaient par la suite «brisés en tant que peuple»? Prévoyant l'assimilation de ceux-ci, Franklin, bientôt partisan de l'indépendance américaine, rafraîchit la mémoire de ses compatriotes: «Nous avons déjà vu de quelle manière les Français et leurs Indiens freinent la croissance de nos colonies.»

Dans ce contexte, faut-il s'étonner que l'homme d'État anglais William Pitt père (1708-1778), esprit aussi vif que Franklin, malgré une vision évidemment différente de l'avenir du lien des colonies avec la métropole, ait presque doublé le budget de la Grande-Bretagne pour financer la conquête du Canada? La France était-elle à la hauteur de la détermination anglo-saxonne?

Non, répondrait Frégault. Nul historien québécois n'a mis autant que lui l'accent sur l'indiscipline des militaires français au Canada et même les pillages auxquels ils se livraient. Pour confirmer les faits, il cite des phrases éloquentes du journal de Montcalm, écrites à l'automne 1758: «Un grand nombre de familles se sauvent... Je dis se sauvent, parce qu'il s'agit ici de fuir un ennemi plus dangereux mille fois que les Anglais.»

Un humour semblable, ne visant plus les réguliers français mais les alliés amérindiens, se trouve dans le Journal du siège de Québec (1759). Bernard Andrès et Patricia Willemin-Andrès nous offrent une précieuse édition mise à jour de ce document anonyme, présenté par Aegidius Fauteux en 1922.

Nous y apprenons qu'en juin 1759 quelques centaines d'Amérindiens étaient sur le point d'arriver de l'Ouest pour guerroyer aux côtés de celui qu'ils appelaient «leur père Onontio», c'est-à-dire le Canadien Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France. «J'ai bien peur qu'ils ne nous fassent plus de mal qu'à nos ennemis mêmes», note le diariste en reflétant le mépris de Montcalm pour l'art de l'escarmouche, manière de combattre chère aux autochtones et à leurs émules, les Canadiens.

Cette tactique était aussi celle des Rangers, comme le montre la réédition augmentée de L'Année des Anglais, de Gaston Deschênes, livre captivant sur le ravage par les Britanniques, en marge du siège de Québec, des fermes de la Côte-du-Sud. Les Rangers, miliciens nord-américains originaires surtout de la Nouvelle-Angleterre, accompagnaient l'armée régulière de Wolfe. Celui-ci les dépeignait comme «les pires soldats de l'univers».

Ces Blancs allaient jusqu'à scalper des civils canadiens. Comme quoi, avec des horreurs et des promesses, la participation passive des Canadiens au passage amorcé de la primauté de l'Ancien Monde à celle du Nouveau sera un avantage douteux.

L'offre, en novembre 1759, d'un «peuple libre» (les conquérants anglais) d'«affranchir» les vaincus «d'un despotisme rigoureux» (celui de la France) fait sourire. Dans moins de 20 ans, les colons britanniques d'Amérique brandiront contre l'Angleterre et, en définitive, contre toute la vieille Europe, le mot «liberté», symbole, sublime mais tendancieux, d'une nouvelle histoire du monde.

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LA GUERRE DE LA CONQUÊTE

Guy Frégault

Fides

Montréal, 2009, 520 pages

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JOURNAL DU SIÈGE DE QUÉBEC

Anonyme

PUL

Québec, 2009, 258 pages

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L'ANNÉE DES ANGLAIS

Gaston Deschênes

Septentrion

Québec, 2009, 160 pages

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Collaborateur du Devoir