La vague qui porte Michèle Lesbre

«Je vis avec mon roman, et lui avec moi 24 heures sur 24, commente Michèle Lesbre en parlant de son dernier roman, Sur le sable. Monomaniaque, je rêvasse encore et j’écris irrégulièrement.»
Photo: «Je vis avec mon roman, et lui avec moi 24 heures sur 24, commente Michèle Lesbre en parlant de son dernier roman, Sur le sable. Monomaniaque, je rêvasse encore et j’écris irrégulièrement.»
Ses derniers livres, volontiers à l'imparfait, fixent quelque chose d'immuable et de perdu, entre la littérature et le réel. À Paris, pour Le Devoir, elle évoque ses débuts: «On ne décide pas d'écrire d'un jour à l'autre. C'était présent même avant que j'écrive; à un moment, j'ai abouti à un texte. Avant, je faisais des esquisses, de petits textes aboutis que j'ai perdus. Le rapport à l'écrit remonte à l'enfance, au rapport que j'avais avec un grand-père maternel, que j'aimais beaucoup et qui, lui, aimait la lecture, la flânerie, la rêverie, et que je regardais vivre sans qu'il y ait de mots. J'ai lu mon premier livre chez mes grands-parents; il n'y avait pas de livres chez mes parents. L'envie d'écrire, avant qu'elle soit consciente, était là; c'est une façon d'engranger des émotions comme si on savait qu'un jour on allait se servir de ça.»

Cette disposition, Lesbre l'associe à un engagement: «Au milieu des années 80, écrire a pris le relais de quinze années très effervescentes de militantisme.» La guerre d'Algérie devient le creuset d'une réflexion essentielle: «Ç'a été ma prise de conscience. J'ai adhéré à la Ligue communiste d'Alain Krivine en 1972, pour la question des femmes, de l'armée, des prisons qu'on y posait. J'ai arrêté d'y militer en 1978, car je sentais que les choses se fossilisaient. L'esthétique de la politique m'intéressait plus que la politique, parce qu'il y avait une forme, un respect dans le rapport à autrui. Cet outil de contact avait un relai, l'écriture et son effet miroir: comment avancer ensemble et être chacun responsable de ses actes.»

Désirs évanescents

Aussi, le néo-polar était né, relais de cette extrême-gauche. Ce genre cessait d'être folklorique pour devenir une littérature en tant que telle, «vigilante», dit-elle, comme les Hammett, Chandler, Thomson... Elle écrit alors des romans noirs. «Ces trois premiers livres font partie d'un cheminement cohérent, qui se déploie au fil des livres. Je les revendique comme un passage vers ce qui m'était nécessaire, puis indispensable.» Puis elle abordera de nouveaux registres.

Les cinq romans parus chez Wespieser plongent dans l'onirisme des déplacements et des disparitions. «Je ne fais

jamais de plan. Je connais le "la" du livre et je sais où l'emmener, mais je ne sais pas comment on va y arriver, avec mes personnages. Je ne sais pas s'il y aura des personnages secondaires. C'est d'abord une idée floue, qui grandit. Je prends des notes qui me ramènent à cette idée pendant six ou sept mois. Autour du personnage se construit une histoire, sans précision. Se construit alors un début, qui grossit sans que j'écrive. Je porte le livre sans le connaître. Je vais accoucher sur le temps d'écriture et je le découvre à ce moment, quand l'urgence est là, que je me mets à l'écrire.» Ainsi, la première page entraîne un livre qui veut exister, à son insu.

Plaisir et surprise! Sur le sable se déroule à Bologne et en France, à plusieurs époques. Nul besoin pour Lesbre d'intervertir des chapitres ou de calculer des effets. Ce livre non linéaire a d'emblée sa forme définitive. La discipline? «Cela ne sert à rien! Je vis avec mon roman, et lui avec moi

24 heures sur 24. Monomaniaque, je rêvasse encore et j'écris irrégulièrement.»

Gerbes glanées

Toute rencontre, même éphémère, est essentielle à son univers romanesque, rempli d'échos. Si les personnages me percutent, dit-elle, ils toucheront les lecteurs. «Un livre strictement autobiographique ne m'intéresse pas. Quel écrivain peut nier, évidemment, qu'il n'est dans tous ses livres? La fiction me permet de trouver ma place et d'être au plus près de moi, parce que la fiction ouvre la porte à l'imaginaire. On ne peut pas le maîtriser complètement. Sa liberté est révélatrice pour qui l'écrit et pour qui le lit.»

À force d'ellipses et d'intuition, l'angoisse de perdre sa route affleure. La culpabilité qui empêchait l'enfant de négocier avec les adultes revient avec la mémoire. «Tout est flou et, de ce fait, le monde est plus fréquentable», dit-elle de l'accompagnement littéraire. Écrire est-il alors un acte réparateur? «Pour tout auteur, écrire est se construire. Paul Gadenne dit: "Écrire, c'est se retourner un jour et se voir tel qu'on est." À partir de quelles données? C'est mystérieux.» Laissons ses personnages vagabonder: «Je préfère le doute aux certitudes. Les femmes de mes quatre derniers romans cherchent à assumer leur solitude d'être humain», car la mémoire les enracine: «Mes émotions sont construites pour faire écho dans la vie d'autrui.»

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Sur le sable

Michèle Lesbre

Héliotrope

Montréal, 2009, 133 pages

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Collaboratrice du Devoir