Les essais étrangers - Identité, liberté, civilisation

Le philosophe français Jacques Derrida
Photo: Agence France-Presse (photo) Le philosophe français Jacques Derrida

Né à Sofia en 1932, Vesko Branev a connu une carrière de cinéaste et de journaliste en Bulgarie et il vit aujourd'hui au Québec. La publication de son autobiographie, préfacée par son ami de jeunesse Tzvetan Todorov (L'Homme surveillé, Albin Michel), apporte le témoignage de la vie sous le totalitarisme. Au moment où on fête l'anniversaire de la chute du Mur, ce récit bouleversant vient rappeler la fragilité de la liberté. Dans le recueil de ses essais (La Signature humaine. Essais, Seuil), Tzvetan Todorov revient sur l'essence de l'humanité et propose lui aussi un autoportrait, mais en miroir.

À travers la destinée et la pensée de quelques personnages exemplaires, de La Rochefoucauld et Goethe à Germaine Tillion et Edward Saïd. Il dessine en filigrane un «portrait chinois», composé de ses goûts pour les autres.

La philosophie politique demeure apparemment le domaine le plus actif et on y retrouvera avec bonheur le grand historien Quentin Skinner, qui présente un vaste panorama des idées politiques, de Dante à Montaigne (Les Fondements de la pensée politique moderne, Albin Michel). Du même, on lira aussi une étude sur la liberté (Hobbes et la conception républicaine de la liberté, Albin Michel). Par un collectif d'auteurs, André Glucksmann, Mona Ozouf, Nicole Bacharan et Abdelwahab Meddeb, un essai historique (La plus belle histoire de la liberté, Seuil). Yves Charles Zarka poursuit de son côté sa réflexion sur le politique (Carl Schmitt ou le mythe du politique, PUF). Signalons également la vaste étude de Sébastien Caré (La Pensée libertarienne, PUF) qui passe en revue les divers tenants du libertarianisme contemporain. Critique de la pensée de John Rawls, Amartya Sen prend ses distances par rapport à toute doctrine d'une justice idéale et propose plutôt de recentrer la réflexion sur la réduction concrète des injustices. Dans son essai à paraître (L'Idée de justice, Flammarion), il traite notamment la question des droits et du rôle des institutions dans l'avènement d'une justice mondiale. Dans la foulée, on pourra lire une anthologie de textes essentiels sur les droits, préparée par Frédéric Rouvillois (La Déclaration des droits de l'homme, Flammarion). Philippe Raynaud s'intéresse de son côté au destin des divers courants hérités du marxisme, notamment dans le mouvement altermondialiste (L'Extrême Gauche plurielle, Perrin/Tempus).

De Marx à Marx

L'anniversaire de la chute du Mur sera l'occasion de revenir sur le destin du communisme: douze ans après la publication du Livre noir du communisme, Stéphane Courtois propose une étude sur le modèle politique du totalitarisme (Communisme et totalitarisme, Perrin/Tempus). Notons également un événement éditorial Marx, et notamment, sous la direction de Franck Fischbach (Marx. Relire Le Capital, PUF), avec un titre en clin d'oeil à Louis Althusser, un collectif qui entreprend d'actualiser Le Capital et même de le corriger sur certains points. Dans le même domaine, de Gérard Duménil et Emmanuel Renault (Lire Marx, PUF, collection «Quadrige») et de Jean Vioulac, un essai sur la technique (L'Époque de la technique. Marx, Heidegger et l'accomplissement, PUF, collection «Épiméthée»). Une première biographie de F. Engels en langue française est proposée par Tristram Hunt (Engels, Flammarion). Enfin, en lien avec l'importante exposition préparée par BAnQ sur les écrivains québécois durant la Seconde Guerre mondiale, on pourra lire l'étude de Robert O. Paxton (Archives de la vie littéraire sous l'Occupation, Tallandier).

Deux essais, différents, abordent le thème de l'identité: d'abord, une étude d'Alain Renaut (Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités, Flammarion), qui entreprend de donner un statut philosophique au concept de diversité et qui traite, entre autres, de la pensée de Charles Taylor. En contrepoint, un essai du psychanalyste Fethi Benslama (Le Démon de l'identité, Aubier), qui explore les conséquences d'un surinvestissement politique de l'identité. Notons également un essai de la psychanalyste et historienne Élisabeth Roudinesco (Retour sur la question juive, Albin Michel), qui revient sur la question critique de l'identité juive et de la différence entre l'antijudaïsme et l'antisémitisme. Livre de psychanalyste, cet essai revient sur le débat entre Freud et Jung sur la question de l'universel.

Sur un plan plus général, on annonce la parution d'un essai de Dominique Baqué sur la violence, et en particulier sur les raisons de sa banalisation dans la représentation contemporaine (L'effroi du présent. Comment figurer la violence?, Flammarion). À ces questions font écho plusieurs essais sur l'histoire, le mal et le temps, notamment de Michel Erman (La Cruauté. Essai sur la passion du mal, PUF). À partir d'une réflexion philosophique étayée par de nombreuses situations concrètes (camps de concentration, exécutions capitales, terrorisme) où l'homme est capable de balayer toute inquiétude morale, cet essai tend à montrer qu'il n'y a pas de bien ni de mal en soi, mais des situations dans lesquelles l'individu éprouve la liberté de commettre ou non des actes effroyables aux dépens d'autrui. Notons également deux essais de Cédric Lagandré (L'actualité pure. Essai sur le temps paralysé, PUF, et La Société intégrale, Climats), un manifeste en forme de diptyque faisant écho à la critique de Giorgio Agamben, pour se réapproprier le présent et sa jouissance, contre son arraisonnement sous l'égide de l'«actualité» et l'aplatissement de toute résistance. Notons deux études sur la pensée de Gilles Deleuze et de Jacques Derrida, signées pars Philippe Sergeant (Deleuze, Derrida: du danger de penser, La différence) et Mireille Calle Gruber (Jacques Derrida, la distance généreuse, La différence). Poursuivant une oeuvre marquée par un souci humaniste, Jean François Mattéi propose un essai (Le Sens de la démesure, Sulliver) où il revient aux origines grecques de la notion. Signalons également les études de Jacques Taminiaux (Maillons herméneutiques, PUF) et le premier volume des oeuvres complètes de Charles De Koninck (Presses de l'Université Laval).

Du philosophe Abdelwahab Meddeb, on pourra lire un nouvel essai (Pari de civilisation, Seuil) où l'auteur, à travers une série de relectures du Coran et de la Tradition, enjoint à l'islam de s'engager sur le chemin de la modernité. Ce n'est pas dans le déni de soi, suggère A. Meddeb, mais dans sa reconnaissance que le sujet d'islam sera acteur efficient à l'horizon d'une cosmopolitique post-occidentale. En écho à ce projet de modernité, on pourra lire une étude d'Ali Benmakhtouf (Averroès, Perrin/Tempus), où l'auteur entreprend une reconstruction du projet philosophique du rationalisme.

Terminons avec un essai très attendu de Camille de Toledo (Le Hêtre et le bouleau. Essai sur la tristesse européenne, Seuil). Comment faire, demande l'auteur, pour construire une nouvelle mémoire qui ne serait plus celle des grands charniers du XXe siècle? S'inscrivant entre les pages d'Amos Oz et d'Imre Kertesz, il invite à une troisième voie, aussi étroite que rigoureuse, entre une culture de la banalisation du désastre et l'amnésie. Connu pour ses deux romans (L'Inversion de Hieronymus Bosch et Vies et mort d'un terroriste américain, Verticales), il offre, dans son dernier livre (Visiter le Flurkistan ou les illusions de la littérature-monde, PUF), une réponse au Manifeste pour une littérature-monde.

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Collaborateur du Devoir