Patrick Senécal: l'horreur est humaine

Avec Hell.com, Patrick Senécal propose une vision de l’horreur.
Photo: Jacques Grenier Avec Hell.com, Patrick Senécal propose une vision de l’horreur.

Il plonge tête baissée dans les zones abjectes de la psyché humaine, s'appesantit sans scrupules sur ses travers les plus horribles. Ne semble en ressortir qu'une fois un livre terminé. Et en entrevue, après ce séjour en enfer, on s'étonne de trouver un auteur si affable, si souriant.

Patrick Senécal le reconnaît. Pour lui, l'écriture est une sorte d'exorcisme des aspects les plus sombres de l'humanité. Son dernier-né, Hell.com, publié aux Éditions Alire, ne fait pas exception. En fait, Patrick Senécal dit que c'est peut-être le roman le plus sombre qu'il ait écrit jusqu'ici. Bienvenue dans le monde malicieux des humains.

Car Hell.com, c'est en effet l'histoire d'un humain, milliardaire, soit, mais humain tout de même. Un père de famille qui se prend au jeu d'un site Internet incitant à la pornographie, puis à la violence gratuite.

«Moi, je trouvais qu'il y avait un peu d'espoir dans ce roman, mais ça fait deux personnes qui me disent que c'est mon roman le plus noir», convient-il. Si la rédemption vient aux individus dans cette histoire de décadence, elle n'atteint pas la société. «Oui, c'est vrai que la vision de nos élites véhiculée dans ce livre est vraiment déprimante.»

Des horreurs qui existent vraiment

Surpuissant, adepte des clubs d'échangistes, revenu de tout et légèrement blasé de la vie, Daniel Saul, le héros de Hell.com, est tenté de prouver qu'il peut appartenir à une caste plus privilégiée encore. C'est à l'occasion d'une rencontre d'affaires avec un ancien collègue du collège qu'il apprend l'existence d'Hell.com, un site Internet exploité par la mafia, à travers lequel, moyennant quelque 500 000 $, on a accès à des vendettas, à des tuyaux sur des paris truqués, à des drogues, mais aussi à des sites de torture et de mutilation, voire à des meurtres en direct, auxquels les membres sont d'ailleurs invités à participer. Une version Internet des snuff movies en somme. Ces horreurs, Patrick Senécal est persuadé qu'elles existent vraiment. Et il dit ne pas croire le FBI qui affirme n'avoir jamais eu de ces snuff movies entre les mains. Dans son roman, il a cependant regroupé tous ces «services» dans un seul site Internet, Hell.com, une sorte de version informatique et contemporaine de l'enfer...

«Je suis convaincu qu'existe la possibilité de voir des gens se faire torturer sur Internet», dit-il, citant un policier ayant récemment affirmé, lors d'une émission de télévision, s'occuper de sites spécialisés dans les scènes de violence sur des enfants de moins de trois ans. «Je n'oserais même pas mettre ça dans un livre!», dit Senécal.

«Ce que j'ai imaginé, c'est qu'Internet puisse permettre d'organiser le mal, le vice, le péché, pour rester dans les symboles religieux que j'utilise tout au long du roman. C'est ça l'enfer, dans le fond, une rencontre organisée du mal. J'aimais qu'Internet soit le nouvel enfer possible. [Même si] ça peut être le paradis aussi», ajoute-t-il.

En fait, l'enfer, dans le roman de Senécal, c'est dans l'humain qu'il se trouve, dans la tentation qui le tenaille d'aller toujours plus loin, dans la violence gratuite par exemple. Mais cet enfer n'en serait pas un si on n'était du même souffle convié à y mettre un terme, à trouver des limites, comme Daniel Saul qui réalise l'ampleur des dégâts d'Hell.com dans sa vie quand son fils adolescent se met à s'intéresser aux mêmes activités que lui...

«Peu importe que le paradis ou l'enfer existent, il faut sauver notre âme. C'est une responsabilité individuelle: il faut laisser du bien derrière nous», dit Senécal. En entrevue, il admet que ses romans ont pris une tournure plus «morale» au moment où il est devenu père, lui qui a deux enfants. En effet, dans Hell.com, il espère confronter le lecteur à ses propres limites, comme s'il lui posait inlassablement la question: et vous, jusqu'où iriez-vous?

«Oui, le lecteur qui lit cela se confronte à ses propres limites. Je voulais qu'il puisse suivre Daniel Saul assez longtemps. C'est pour cela qu'il y a beaucoup de sexe au début. Si Daniel Saul avait été attiré par la violence dès le début, on aurait dit: c'est un malade. Mais la sexualité, c'est quelque chose dont tout le monde a envie», dit-il.

Selon Senécal, on vit d'ailleurs dans une société où la normalité est considérée comme terriblement ennuyante et où l'excès est de plus en plus valorisé, tant dans les sports extrêmes que dans divers comportements sexuels. Il cite à ce sujet sa conjointe, psychologue, qui lui rapporte des cas de jeunes filles incitées par leurs chums à participer à des partouzes de groupe, par exemple. «Même les gars se sentent parfois incités par les autres à avoir ce genre de comportements. Alors qu'ils ne sont pas tout à fait sûrs d'en avoir envie», dit-il.

Est-ce le voyeurisme des lecteurs qui fait que les livres de Patrick Senécal ont la cote? Sans doute un peu. Mais le lecteur n'aurait sans doute pas le courage d'aller jusqu'au bout dans l'horreur qui lui est ainsi offerte s'il n'y avait pas quelqu'un, quelque part, dans le livre, disposé à la faire reculer, pour lui permettre de garder la tête juste au-dessus de l'eau.

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Hell.com

Patrick Senécal

Éditions Alire

Lévis, Québec, 561 pages
1 commentaire
  • Jocelyn Simard - Inscrit 29 octobre 2009 16 h 34

    Est-ce nécessaire?

    La chute des grandes sociétés a toujours débuté par la décadence de ses grands dirigeants. On a qu'à penser aux Romains ou aux Grecs.
    Avec Hell.com, M.Sénécal nous amène loin dans la chute de l'homme. Une descente aux enfers qui démontre grandement le besoin de sens que dois avoir l'homme pour survivre. Sans valeurs profondes celui-ci est à la recherche de son flambeau. Ce livre, comme "LE VIDE", est un bel avertissement à l'humanité...
    Comme pour ses autres livres M.Sénécal utilise un vocabulaire très explicite qui, probablement pour destabiliser le lecteur, oblige tout bon parent de jeunes enfants à très bien ranger le volume. Est-ce nécessaire?
    Bonne journée