Le livre du peuple

L’almanach publié dès 1777 par Fleury Mesplet (fondateur de The Gazette) et Charles Berger.
Photo: L’almanach publié dès 1777 par Fleury Mesplet (fondateur de The Gazette) et Charles Berger.

Le professeur allemand Hans-Jürgen Lüsebrink monte une exposition à la Grande Bibliothèque sur les almanachs québécois du XVIIIe au XXe siècle. Il y trace un passionnant portrait de groupe sur fond d'encyclopédie vivante et populaire.

Pour prédire le temps qu'il fera, il suffit de suivre les bons conseils prodigués dans l'édition de 1903 de l'Almanach des cercles agricoles de la province de Québec. «Lisez le baromètre de la nature!», recommande le texte en donnant une longue liste de signes annonçant que «la pluie est probable»: le boeuf regarde en l'air; le porc manifeste de la joie; le pinson prend un accent particulier; les brebis mangent plus goulûment et la pintade se perche.

Et dire qu'il s'en trouve encore pour remettre en question la scientificité des pronostics météorologiques de Jocelyne Blouin...

Les recommandations plus que centenaires le disputent en contenu folklorique à bien d'autres trésors surannés présentés depuis hier à la Grande Bibliothèque du Québec (GBQ) dans le cadre d'une petite exposition intitulée Une encyclopédie vivante du peuple: les almanachs québécois du XVIIIe au XXe siècle. Un autre almanach du début du siècle propose carrément des comprimés vitaminés pour lutter contre «le surmenage et le nervosisme» puisqu'il demeure «injustifiable d'être maigre, débile et toujours grognon».

Le fait que ces pièces enfouies ont été déterrées par un professeur allemand québécophile contribue à surstimuler l'intérêt de cet atypique travail de mémoire. Hans-Jürgen Lüsebrink, deux fois docteur (en sciences sociales, à Paris, et en philologie romane, en Allemagne), enseigne l'histoire culturelle à l'Universität des Saarlandes à Sarrebruck. Boursier du programme de recherche de Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ), il a agi comme commissaire invité de l'expo de la GBQ.

«Je m'intéresse au Québec depuis le début des années 1990, expliquait hier matin le savant, rencontré au centre des vitrines. Des collègues québécois sont venus en Allemagne et ont permis d'établir des liens. En plus, je me suis beaucoup intéressé à la littérature francophone en dehors de France.»

Après avoir ratissé la littérature populaire européenne du XVIIIe siècle, y compris les almanachs, il a naturellement suivi l'extension du modèle jusqu'ici pour y découvrir une talle complètement vierge, ou presque. Herr Professor Lüsebrink publiera dans les prochains mois, aux Presses de l'Université Laval, le premier livre complet sur le sujet des almanachs québécois. Il prononçait hier soir, à Montréal, une conférence sur l'origine, l'évolution et l'originalité des almanachs québécois. Il était la semaine dernière en Nouvelle-Angleterre et il passera le reste de cette semaine au Nouveau-Brunswick pour poursuivre ses recherches.

«Il ne s'agit pas d'un produit dérivé, explique-t-il, mais bien d'un transfert. Le genre extrêmement populaire en Europe est né pratiquement avec l'imprimerie, à la fin du XVe siècle. Ce type d'imprimé a été transféré d'abord en Nouvelle-Angleterre, puis au Québec.»

Le premier almanach canadien-français est édité en 1777 par le Français Fleury Mesplet, ami de Benjamin Franklin et fondateur de La Gazette, devenue The Gazette. En plus de 150 ans, il s'en publiera environ 200, dont plusieurs dizaines en concurrence au plus fort de l'âge d'or du genre.

«Un almanach paraît vers la fin de l'année et est composé de quatre parties, explique le spécialiste. D'abord, un calendrier, y compris un comput ecclésiastique; ensuite, les éphémérides, les événements canadiens importants de l'année écoulée; troisièmement, l'annuaire des institutions de la province et du Canada; quatrièmement, une partie composite, où on retrouve des renseignements de toutes sortes sur la médecine, la politique, la météo, mais aussi des textes littéraires. C'est là que l'almanach québécois se démarque le plus des autres.»

Souvent, il s'agit du seul livre laïque dans les familles. L'Almanach du peuple, le plus célèbre du lot, toujours publié au XXIe siècle, tirait à 100 000 exemplaires autour de 1900. En 1920, la totalité des tirages s'élevait à 250 000 exemplaires, pour une population d'environ deux millions de personnes. «On peut dire que chaque maison avait un ou plusieurs almanachs, un généraliste et d'autres spécialisés pour les femmes ou les métiers, par exemple», commente le professeur.

Et que nous disent ces livres sur l'ancien «nous» pure laine, tricoté serré? Toutes les publications ne s'avèrent pas surchargées de religiosité et les almanachs de stricte obédience religieuse ne composent qu'une faible partie de l'ensemble, 13 sur les quelque 200 publications recensées, selon les comptes exacts. Le conservatisme de certains écrits demeure indéniable, mais on trouve aussi des almanachs pro-Patriotes et franchement libéraux.

«Il y a par contre une certaine nostalgie des traditions, notamment avec la poussée de la modernisation, remarque l'exégète. L'almanach se penche sur les traditions rurales en train de reculer et les illustre souvent magnifiquement, par exemple avec des oeuvres de Rodolphe Dugay. Un autre aspect concerne la défense de la langue française et de l'identité nationale, sous tous ses aspects, y compris l'architecture, le mobilier et le vêtement.»

Le genre survit, mais sa gloire s'étiole depuis la fin du XIXe siècle en France et depuis les années 1930 au Québec. L'Almanach de la langue française comme L'Almanach trifluvien cessent de paraître en 1937. «Le Québec s'urbanise et il s'agit d'un phénomène rural et paysan, explique finalement le professeur Hans-Jürgen Lüsebrink. D'autres médias, les magazines, les journaux et les dictionnaires encyclopédiques, concurrencent de plus en plus celui-là.»

Le temps tourne de nouveau à l'orage. Les journaux et les magazines se cherchent à leur tour de nouveaux modèles d'affaires. Pour les encyclopédies traditionnelles, il semble trop tard. Tous les signes, y compris le museau en l'air du bovin et l'appétit goulu de l'ovin, pointent déjà vers une disparition inévitable...