Littérature autrichienne - Le mysticisme laïque de Hermann Broch

Si nous restons sidérés que Hermann Broch n'ait pas trouvé de meilleure réponse au nazisme que l'élaboration, entre 1935 et 1945, d'un roman, La Mort de Virgile, dont l'action se situe au premier siècle avant notre ère, la lecture de la Théorie de la folie des masses nous sera d'un précieux secours. Il s'agit du work in progress où l'écrivain ruminait sa vision romanesque, comme l'ébauche toujours reprise d'une symphonie d'idées.

Traduit en français pour la première fois, cet essai massif, jamais vraiment achevé, témoigne de la recherche philosophique incessante que l'exilé autrichien a menée jusqu'à sa mort aux États-Unis, en 1951, à 64 ans. Broch y explique comment les États totalitaires du XXe siècle, en particulier le régime hitlérien, forment, dans l'histoire universelle, à l'instar du siècle de Virgile, la charnière de deux époques bien distinctes.

Comme il le signale, le paysan Virgile, poète officiel, conscient de la décadence prochaine de la Rome antique causée par la ruine de la civilisation agraire, «cherchait le moyen de ressusciter le bonheur rustique d'autrefois». L'ami de l'empereur Auguste avait une conception si haute de cet idéal qu'il pensait détruire le manuscrit de l'Énéide, vaste poème prométhéen qu'il jugeait, selon Broch, incompatible avec les «sentiments préchrétiens» qui l'animaient.

Dans l'indignation

L'écrivain autrichien a l'audace de voir en Virgile l'incomparable prophète païen dont les «intuitions concernant l'apparition prochaine du christianisme» non seulement exprimaient un «désir d'ascèse spirituelle» indépendant de l'idée d'une Révélation divine, mais s'inscrivaient aussi dans une dynamique objective, laïque et rationnelle de l'histoire de l'humanité. Broch place le poète à l'origine de l'évolution sociale.

Il ne craint pas d'écrire un résumé saisissant: «Virgile, précurseur du christianisme, Rousseau, précurseur de la Révolution française, Tolstoï, précurseur du bolchevisme...» Îuvrant tous hors du christianisme établi, ces trois «prophètes» auraient assimilé la dimension humanitaire de cette religion. D'après Broch, ils ont ainsi opposé «le progrès de la connaissance» à «l'humble sagesse crépusculaire» du paganisme.

Virgile, le premier d'entre eux, a l'avantage de l'antériorité. Pour l'écrivain autrichien, son seul souvenir éclipse à l'instant la présence du «psychopathe» Hitler, «le représentant le plus visible» de la démence collective destructrice.

Comment pourrait-on trouver anachronique un poète dont la sensibilité à la fois humanitaire et mystique annonce le déclin du paganisme en faisant de la parole un dieu vivant? À l'heure où «les mouvements fascistes présentent, aux yeux de Broch, des symptômes de repaganisation», le retour à Virgile n'aura jamais été aussi urgent. L'oeuvre du poète a favorisé une évolution philosophique qui le prouve.

«Lutter contre la folie des masses, ramener l'homme dans le système ouvert du sentiment d'humanité, c'est, déclare l'essayiste, la tâche de la démocratie.» Mais les sociétés libérales se sont montrées impuissantes à combattre le fascisme en rivalisant avec lui dans la propagande et surtout dans l'attrait magique qu'une doctrine doit exercer sur les foules pour s'imposer.

Au lieu de poursuivre une évolution philosophique en suivant les traces de Virgile, de Rousseau, de Tolstoï, les démocraties se sont cantonnées dans l'indignation. Elles n'ont pas innové; elles n'ont que réagi, si bien que, même après la victoire des Alliés en 1945, Broch est en droit de noter: «le péril fasciste croît à l'intérieur de la démocratie». Son interminable livre éclate alors sous le poids d'une pensée dévorante. La folie des masses obsède, en réalité, beaucoup moins l'essayiste que l'extrême fragilité d'une démocratie privée de poésie, ce ressort solide comme les millénaires d'une humanité primitive, anonyme et ténébreuse.

Collaborateur du Devoir

THÉORIE DE LA FOLIE DES MASSES

Hermann Broch

L'Éclat

Paris/Tel-Aviv, 2008, 528 pages